« Pendant des années, elle a aidé son frère et sa mère… puis le jour où elle a voulu partir, sa famille a parlé d’abandon »
J’ai longtemps cru que toutes les grandes sœurs savaient faire une toilette au lit, préparer un pilulier sans se tromper, appeler la MDPH quand un dossier semblait bloqué depuis des mois et reconnaître, à la respiration de leur petit frère, s’il était juste fatigué ou s’il allait passer une mauvaise nuit.
Aujourd’hui, j’ai 27 ans. Mon frère, Mathis, en a 23. Il a un handicap moteur lourd depuis sa naissance, avec aussi des difficultés pour parler quand il est stressé ou très fatigué. Il comprend tout, il a de l’humour, il aime le foot alors qu’il déteste sortir quand il pleut, et il peut être d’une mauvaise foi absolue quand il perd au Uno. Mais son quotidien demande une organisation énorme.
Ma mère l’a toujours porté à bout de bras. Mon père est parti quand j’avais 12 ans. Pas complètement du jour au lendemain, mais presque. Il a continué à envoyer une pension, il appelait parfois pour l’anniversaire de Mathis, puis de moins en moins. Ma mère disait qu’il n’avait pas supporté « la réalité ». Moi, je pense surtout qu’il avait trouvé le moyen de s’en éloigner.
À partir du lycée, j’ai pris beaucoup de place dans la maison. Au début, c’était des petites choses. Réchauffer le repas quand maman rentrait tard de son boulot à la mairie. Rester avec Mathis pendant qu’elle allait faire des courses. L’aider à mettre son manteau. Répondre à un mail parce que ma mère disait : « Toi, tu comprends mieux ces trucs administratifs. »
Puis c’est devenu normal que je sois là.
Quand l’auxiliaire de vie annulait au dernier moment, c’était moi. Quand il fallait accompagner Mathis chez le kiné parce que maman avait posé trop de jours et ne pouvait plus s’absenter, c’était moi. Quand il y avait un dossier à renouveler pour la PCH ou une demande de matériel, je remplissais les cases avec elle le soir sur la table de la cuisine, entre une facture EDF et des papiers de mutuelle.
Je ne dis pas que je n’aimais pas mon frère. C’est justement ça qui rend tout compliqué. Je l’aime énormément. Je sais qu’il n’a rien demandé. Je sais que ma mère a fait ce qu’elle pouvait, souvent bien plus que ce qu’elle pouvait réellement.
Mais à 19 ans, j’ai refusé une école à Lyon.
J’avais été prise en licence professionnelle dans le domaine de la communication culturelle. Ce n’était pas non plus Sciences Po ou un rêve inaccessible, mais j’étais fière. J’avais bossé à côté de mes études, je m’étais débrouillée pour monter un dossier, trouver une chambre en résidence étudiante. Quand j’en ai parlé à ma mère, elle a d’abord eu l’air contente.
Puis elle a demandé :
— Et Mathis, tu y as pensé ?
J’ai répondu que oui, évidemment. Mais que ce n’était pas à moi de régler toute sa prise en charge.
Elle n’a pas crié. Je crois que j’aurais préféré. Elle a juste regardé son assiette et elle a dit :
— Je ne te retiendrai pas. Mais tu sais très bien que sans toi, je ne vais pas y arriver.
J’ai laissé tomber Lyon. J’ai dit que ce n’était pas le bon moment, que je pourrais toujours reprendre plus tard. Les gens disent souvent ça comme si le temps attendait gentiment dans un coin.
J’ai fait des petits boulots près de chez nous, dans les Yvelines. De l’accueil, de la vente, un peu d’intérim. J’ai aussi suivi une formation à distance que je n’ai jamais terminée. Il y avait toujours une urgence ou un rendez-vous qui tombait le jour d’un devoir. Au bout d’un moment, je n’essayais même plus de prévoir quelque chose pour moi.
L’année dernière, Mathis a eu une période plus compliquée. Plusieurs hospitalisations courtes, rien de dramatique sur le papier, mais assez pour nous épuiser. Ma mère dormait dans un fauteuil à côté de lui. Moi, je prenais le RER avec un sac de vêtements propres et des chargeurs parce qu’elle oubliait toujours son téléphone à moitié déchargé.
C’est pendant cette période que j’ai reçu un message de Zoé, une ancienne amie de lycée. Elle vivait à Nantes et travaillait dans une petite agence. Ils cherchaient quelqu’un en alternance pour une formation de chargée de communication. Elle m’a dit : « Je sais que tu as toujours voulu faire ça. Tente, au pire tu verras. »
J’ai failli ne pas répondre. Puis j’ai envoyé mon CV depuis la salle d’attente de l’hôpital, avec l’odeur de café froid et de gel hydroalcoolique partout.
J’ai été prise.
J’ai attendu trois semaines avant de l’annoncer à ma mère. Je m’étais imaginé une discussion difficile, mais pas ce qui s’est passé. Elle a posé son torchon sur le plan de travail et elle m’a demandé si j’étais sérieuse.
— Tu comptes partir comme ça ?
— Pas comme ça. Dans quatre mois. Et je peux aider à trouver des solutions avant.
— Des solutions ? Tu parles de ton frère comme d’un problème à placer dans un planning.
J’ai eu tellement honte que je me suis excusée, alors que ce n’était pas ce que j’avais voulu dire.
Après, elle a appelé ma tante. Je ne sais pas exactement ce qu’elle lui a raconté, parce que ma tante m’a écrit le lendemain : « Ta mère est au bout du rouleau, Claire. Pense un peu aux conséquences de tes choix. » Mon cousin a mis un cœur sous son message, ce qui m’a mise en colère de façon disproportionnée. Lui habite à deux heures et vient voir Mathis à Noël, quand ça l’arrange.
Le pire, c’est que Mathis n’a pas dit que j’étais égoïste. Il a été silencieux pendant deux jours. Puis il m’a demandé si Nantes était loin de la mer. J’ai dit oui.
— C’est bien, la mer, a-t-il répondu.
Mais quand je lui ai demandé ce qu’il pensait vraiment, il m’a dit qu’il ne voulait pas en parler. Depuis, il change de sujet dès que je commence à trier mes affaires.
Ma mère ne me demande plus directement de rester. C’est presque plus dur. Elle me parle des horaires de l’auxiliaire, des listes d’attente pour les services d’accompagnement, de ce qu’elle devra avancer avant certains remboursements. Elle laisse les papiers sur la table, ouverts, comme si je devais forcément les regarder.
J’ai accepté d’aider à préparer les dossiers, de venir certains week-ends au début, d’être disponible au téléphone. Mais je ne sais pas si ça suffira. Je ne sais même pas ce que « suffire » veut dire dans notre famille.
Mon départ est dans deux semaines. J’ai trouvé une petite colocation près de la gare de Nantes, avec une fille que je ne connais pas vraiment et une chambre assez petite pour qu’on ne puisse pas ouvrir le placard et la porte en même temps. Ça me fait peur, honnêtement. J’ai peur de regretter. J’ai peur qu’il arrive quelque chose à Mathis et que ma mère me le reproche, même sans le dire.
Hier soir, elle m’a demandé si j’avais pris les draps qui étaient dans le placard du couloir. J’ai dit non. Elle a répondu : « Tant mieux, Mathis en aura besoin si on doit remettre un lit médicalisé dans le salon. »
Je suis restée debout avec mon carton dans les bras. Je n’ai rien trouvé à dire.
Ce matin, j’ai signé mon contrat d’alternance. Ensuite, j’ai réservé mon billet de train pour le jour du déménagement. Ma mère était dans la pièce d’à côté avec Mathis. J’entendais la télévision, puis son rire à lui.
J’ai gardé mon téléphone dans ma main pendant plusieurs minutes avant de poser le billet dans mon portefeuille.