« J’ai fini par ne plus reconnaître ma propre voix » : quand aider son père est devenu une façon de disparaître
J’ai gardé pendant huit mois un sac de sport dans le coffre de ma voiture.
Il y avait dedans un jogging, une brosse à dents, deux tee-shirts et mon chargeur. Je l’avais préparé au départ parce que mon père avait fait une chute dans sa salle de bain. Rien de cassé, heureusement, mais il était resté par terre presque une heure avant de réussir à attraper son téléphone.
Après ça, je me suis dit que je dormirais chez lui deux ou trois nuits. Juste le temps de le rassurer.
Deux ou trois nuits sont devenues des semaines. Puis je ne savais même plus pourquoi le sac restait dans la voiture. C’était plus simple de l’avoir là. Comme ça, quand il appelait à 22 h 40 parce que la box internet clignotait rouge, ou parce qu’il avait entendu un bruit dans le radiateur, je pouvais partir sans réfléchir.
J’ai 38 ans, je vis à Montreuil, je travaille dans une agence qui fait de la communication pour des collectivités. Rien de très prestigieux, mais j’aimais bien mon boulot. J’aimais surtout rentrer chez moi le soir, cuisiner un truc pas terrible, regarder un match ou une série, appeler ma copine, Inès. Une vie assez normale.
Mon père vit seul à Meaux depuis le décès de ma mère, il y a cinq ans. Ma sœur, Claire, habite à Lyon avec ses deux enfants. Elle appelle souvent. Enfin, elle appelle mon père, et ensuite elle m’appelle moi pour savoir comment il va.
Au début, ça ne me dérangeait pas. Il avait 72 ans, il venait de perdre un peu d’équilibre, il était anxieux depuis la mort de ma mère. Je savais qu’il ne faisait pas semblant. Il pouvait être vraiment paniqué pour un détail. Une ordonnance introuvable, un prélèvement qu’il ne comprenait pas, une douleur au genou. Et puis j’étais le fils qui était à côté. C’était logique que ce soit moi.
Le problème, c’est que tout est devenu logique.
Je passais le samedi à faire ses courses, le dimanche à regarder son compte Ameli ou ses courriers de mutuelle. Après le travail, je faisais parfois une heure de RER pour lui régler un truc qu’on aurait pu résoudre le lendemain. Mais le lendemain, il y avait autre chose.
Quand Inès me proposait de venir dîner chez ses amis, je répondais : « Je te confirme après, mon père n’est pas très bien en ce moment. »
Elle disait oui, doucement. Elle ne faisait pas de scène. C’est peut-être pour ça que j’ai mis autant de temps à comprendre à quel point elle était triste.
Un soir, elle est venue chez moi avec des sacs de courses. On devait cuisiner ensemble. Mon père a appelé avant même qu’on ait coupé les légumes. Il ne retrouvait pas sa carte bancaire.
Je l’ai entendu retourner des tiroirs en soufflant dans le téléphone. Il disait que quelqu’un était peut-être entré chez lui. J’ai essayé de le calmer, mais il ne m’écoutait pas.
J’ai pris mes clés.
Inès était debout près du plan de travail, avec un poivron dans la main. Elle m’a juste demandé :
— Tu vas vraiment y aller maintenant ?
J’ai dit :
— Il est seul, Inès.
Elle a posé le poivron.
— Et toi, tu es quoi, alors ?
Je n’ai pas compris sur le moment. Ou plutôt, j’ai fait comme si je ne comprenais pas. J’ai répondu quelque chose d’énervé, du genre qu’elle n’allait pas me reprocher de m’occuper de mon père. Elle n’a rien répondu. J’ai claqué la porte en partant.
La carte bancaire était dans la poche intérieure de sa veste. Une veste qu’il portait depuis le matin.
Mon père a eu l’air embarrassé deux minutes. Puis il m’a demandé si je pouvais regarder son lave-vaisselle, parce qu’il faisait un bruit bizarre.
Je suis rentré chez moi vers minuit. Inès était partie. Elle avait mis les courses au frigo, sauf les produits frais qu’elle avait emportés. Sur la table, il y avait juste son verre d’eau, à moitié plein.
Elle ne m’a pas quitté ce soir-là. Ça aurait été presque plus facile. Elle a essayé de me parler plusieurs fois après, et moi je me braquais. À chaque fois que quelqu’un évoquait une aide à domicile, un système de téléassistance, une auxiliaire de vie quelques heures par semaine, j’entendais : « Débarrasse-toi de ton père. »
Alors que personne ne disait ça.
Claire, elle, disait surtout : « Tu sais bien qu’il n’acceptera jamais une inconnue chez lui. » Puis elle ajoutait qu’elle monterait dès qu’elle pourrait. Elle est venue deux week-ends en six mois. Je lui en veux, mais je sais aussi qu’elle a deux petits, un crédit, un mari qui travaille le samedi. Ce n’est pas comme si elle se tournait les pouces à Lyon.
Le vrai problème, c’est que mon père s’était habitué à moi. Et moi à être indispensable.
Quand je ne répondais pas dans les cinq minutes, il rappelait. Si je ne décrochais pas, il laissait des messages de plus en plus confus. « Bon, ce n’est pas grave, je vais me débrouiller. » Ou : « Je ne voulais pas te déranger, mais enfin… »
Ce “mais enfin” me mettait le ventre à l’envers.
Un lundi matin, j’étais dans le métro, coincé entre deux personnes, quand il m’a laissé six appels. J’étais en retard pour une présentation importante. J’ai fini par sortir à une station, juste pour le rappeler.
Il n’y avait pas d’urgence. Il voulait savoir si je pouvais passer le soir parce que son voisin lui avait dit qu’il avait l’air fatigué.
Je me suis entendu dire :
— Papa, je ne peux pas venir tous les soirs.
Il y a eu un silence. Pas long, mais un silence très propre, très froid.
— Ah bon. Je pensais que je pouvais compter sur toi.
J’ai eu honte instantanément. J’ai même failli dire que j’avais mal formulé. Puis le métro est arrivé et j’ai raccroché, sans promettre de passer.
Toute la journée, je n’ai pensé qu’à cette phrase. Pas à ma présentation. Pas à Inès, avec qui ça devenait compliqué. Juste à cette idée que, si je n’allais pas chez lui, j’étais un mauvais fils.
Le soir, pourtant, je ne suis pas allé à Meaux. Je suis rentré chez moi. J’ai laissé mon téléphone en mode silencieux pendant une heure. Une heure seulement.
J’ai préparé des pâtes. J’ai mangé debout dans ma cuisine. Puis j’ai pleuré comme un idiot, sans vraiment savoir si c’était de soulagement ou de panique.
Après, j’ai appelé Claire. Pour une fois, je ne lui ai pas demandé si elle pouvait “peut-être” faire quelque chose. Je lui ai dit que je n’y arrivais plus. Que je commençais à détester les appels de notre père, et que ça me faisait peur de ressentir ça.
Elle a été silencieuse elle aussi. Puis elle m’a dit :
— Je crois que je t’ai laissé prendre toute la place parce que ça m’arrangeait.
Ce n’était pas une réparation miracle. Le lendemain, elle n’a pas débarqué avec une solution. Mon père n’a pas accepté facilement l’idée d’une aide. Il a même dit que je le “plaçais déjà dehors”, ce qui était injuste et m’a fait très mal.
Mais Claire et moi avons pris rendez-vous avec une assistante sociale de la mairie de son secteur. On a regardé ce qui existait, les démarches, les heures d’aide possibles. Mon père accepte maintenant qu’une dame vienne deux fois par semaine pour le ménage et quelques courses. Il l’appelle encore “la dame envoyée par les enfants”, comme s’il parlait d’une punition.
Je vais le voir, évidemment. Pas moins parce que je l’aime moins. J’essaie juste de ne plus y aller à chaque alerte.
Inès et moi, on s’est séparés il y a trois mois. Elle m’a dit qu’elle n’avait plus de place dans ma vie, et je ne peux pas lui dire qu’elle avait tort. On se parle parfois, sans ambiguïté. Ça reste bizarre.
Le sac de sport est toujours dans mon coffre. Je devrais sûrement le retirer. Mais je ne suis pas encore prêt. Il y a des habitudes qui ressemblent à de l’amour, même quand elles finissent par vous étouffer.
Hier soir, mon père a appelé. J’ai vu son nom s’afficher. J’ai laissé sonner deux fois avant de répondre.
Il voulait simplement me raconter que la dame avait acheté les mauvais yaourts.
Je lui ai dit que ce n’était pas dramatique. Il a soufflé, puis il a ri un peu. Moi aussi.
Ensuite, j’ai raccroché. Et je suis resté chez moi.