Il a quitté l’entreprise familiale pour retrouver sa vie… mais le silence qui a suivi l’a terrifié
Je n’ai pas claqué la porte de l’entreprise familiale. C’est presque pire : je suis parti un mardi matin, après avoir rangé les dossiers du chantier de la semaine dans une chemise bleue et laissé les clés du Kangoo dans le tiroir de mon bureau.
Personne n’a crié. Mon père était déjà parti chez un client à Saint-Priest. Ma sœur, Élodie, n’arrivait qu’à neuf heures, avec ses cafés et son ordinateur. J’avais imprimé une lettre ridicule, trop propre, où je disais que je quitterais mon poste à la fin du mois et que je resterais disponible pour assurer la transition.
Disponible. Ce mot me fait encore sourire, mais pas vraiment.
J’ai trente-huit ans. J’ai travaillé seize ans dans l’entreprise de plomberie-chauffage de mon père, près de Lyon. Au départ, ça devait être provisoire. J’avais commencé après mon BTS, « le temps de voir ». Puis il y a eu un salarié en arrêt, un gros marché avec un promoteur, le départ à la retraite de mon oncle. À chaque fois, on me disait qu’on avait besoin de moi juste quelques mois de plus.
Et les années ont passé.
Je gérais les devis, les commandes, les plannings des équipes, les clients furieux quand une chaudière tombait en panne un samedi. Mon père disait souvent, devant les autres : « Sans Mathieu, je serais perdu. » Sur le moment, j’en étais fier. J’entendais ça comme une preuve de confiance.
En réalité, ça voulait aussi dire que je ne pouvais jamais être indisponible.
Même pendant mes vacances, il m’appelait. Pas toujours pour quelque chose d’urgent. Une fois, alors que j’étais au bord d’un lac dans le Jura avec ma compagne, Clara, il m’a téléphoné trois fois parce qu’il ne retrouvait pas le numéro d’un fournisseur. J’avais le téléphone dans une main, un sandwich écrasé dans l’autre, et Clara me regardait sans rien dire.
Le soir, elle m’a seulement demandé :
— Tu travailles pour ton père ou tu vis avec lui ?
Je l’ai mal pris. Je lui ai répondu qu’elle ne comprenait pas ce que c’était, une entreprise familiale. Elle s’est tue. Deux mois plus tard, elle a pris un appartement à Villeurbanne. Elle n’a pas fait une scène, elle n’a pas menacé de partir. Elle m’a dit qu’elle avait l’impression de passer après une entreprise qui, elle, ne fermerait jamais.
Je ne lui en veux pas. À l’époque, je m’en voulais surtout de lui en vouloir.
Après son départ, j’ai continué exactement pareil. C’était plus simple de rester tard au bureau que de rentrer dans mon deux-pièces vide. Mon père avait besoin de moi, ma mère disait que c’était une chance de travailler avec sa famille, Élodie avait deux enfants et ne pouvait pas toujours rester après l’école. Alors je restais.
Il y avait aussi cette idée, jamais dite clairement, que l’entreprise serait un jour à nous deux, Élodie et moi. Mon père répétait : « Tout ça, ce sera pour vous. » Mais tout était à son nom. Les décisions aussi. Quand je proposais de moderniser certaines choses ou de refuser un chantier trop risqué financièrement, il écoutait à moitié puis faisait comme il voulait.
Un jour, j’ai découvert qu’il avait promis à un client une remise énorme sans m’en parler. Ça nous mettait dans le rouge sur le chantier. J’ai essayé de lui expliquer calmement, chiffres à l’appui.
Il a posé sa main sur les feuilles et il a dit :
— Tu oublies un peu vite qui a construit cette boîte.
Je n’ai rien répondu. C’était sa phrase préférée quand il n’avait pas envie de discuter.
Le déclic n’a pas été spectaculaire. C’était un dimanche chez mes parents, pour l’anniversaire de ma mère. On mangeait un poulet rôti, mon neveu faisait tomber des morceaux de pain sous la table, tout était normal. Mon père a reçu un appel d’un client et, au lieu de répondre, il m’a tendu son téléphone.
— Tiens, c’est pour toi.
J’ai pris l’appel par réflexe. Une fuite dans une résidence, une locataire paniquée, le gardien absent. Je suis resté dix minutes dans le couloir, à organiser une intervention pour le lendemain. Quand je suis revenu, mon assiette était débarrassée.
Ma mère m’a demandé si je voulais du fromage.
Et là, très bêtement, j’ai eu la gorge serrée. Pas à cause du téléphone. À cause de l’assiette. J’avais l’impression que ma place pouvait disparaître sans que personne s’en aperçoive, du moment que je continuais à régler les problèmes.
La semaine suivante, j’ai envoyé des CV. J’avais peur que quelqu’un de mon âge, avec uniquement l’entreprise de son père sur son parcours, ne m’appelle jamais. Pourtant, une petite société de gestion technique à Bron m’a proposé un poste de responsable d’exploitation. Moins d’argent au début, pas de voiture de fonction, et des horaires qui promettaient d’être normaux, même si je savais bien que ce mot ne veut pas dire grand-chose.
J’ai accepté avant de trouver le courage d’en parler.
Mon père a lu ma lettre dans son bureau. Il n’a pas levé les yeux tout de suite. J’entendais l’imprimante dans le couloir et un des gars qui riait fort dans l’atelier.
— Donc tu nous plantes, a-t-il fini par dire.
J’ai dit que je ne les plantais pas, que je prévenais un mois à l’avance, que je pouvais former quelqu’un. Je parlais vite, comme si des explications plus précises allaient rendre la chose acceptable.
Il m’a regardé avec un air que je ne lui connaissais pas. Pas seulement de la colère. Quelque chose de vexé, presque inquiet.
— Après tout ce qu’on a fait pour toi.
C’est là que j’ai été injuste. J’ai répondu :
— Vous n’avez pas fait ça pour moi. Vous avez fait ça parce que ça vous arrangeait.
Je regrette cette phrase. Pas entièrement, mais je regrette de l’avoir dite comme ça. Mon père m’a aidé quand j’étais jeune. Il m’a avancé la caution de mon premier appartement. Il a toujours été là quand j’avais un problème. Mais son aide avait fini par prendre toute la place, comme si elle me donnait une dette impossible à rembourser.
Ma mère a pleuré quand Élodie lui a annoncé que j’allais partir. Elle ne m’a pas appelé pendant deux jours. Puis elle m’a laissé un message vocal où elle disait : « Ton père ne dort plus, tu sais. » Pas bonjour. Pas autre chose.
Élodie, elle, a été plus froide. Elle m’a reproché de lui laisser tout sur les épaules. Je lui ai dit qu’elle pouvait partir aussi si elle le voulait. Elle a eu un rire sec.
— Facile à dire. Moi, j’ai un crédit, deux gamins, et tu sais très bien que je peux pas prendre le risque.
Elle avait raison. Ou plutôt, elle avait ses raisons. Mais j’ai senti monter cette vieille panique : si je restais pour qu’elle puisse rester, puis pour que mon père ne s’écroule pas, puis pour que ma mère arrête de pleurer, à quel moment ma vie commencerait-elle ?
Mon dernier jour, les gars m’ont offert une bouteille et une carte signée avec des fautes partout. Ça m’a touché plus que je ne l’aurais cru. Mon père n’est pas venu me dire au revoir. Il était sur un chantier, paraît-il. Je n’ai pas cherché à vérifier.
Cela fait maintenant quatre mois. Mon nouveau travail est moins glorieux que ce que j’imaginais. J’ai une cheffe qui m’envoie des tableaux Excel à 18 h 12 et des réunions qui auraient pu être des mails. Je rentre parfois fatigué, je mange des pâtes devant une émission idiote et personne n’a besoin de moi ce soir-là.
Au début, ce silence m’a presque fait peur.
Mon père ne m’appelle plus que pour des choses strictement pratiques. Il m’a demandé, la semaine dernière, où étaient classés les anciens contrats d’entretien. J’ai répondu sans faire de commentaire. Ma mère m’envoie des photos de ses géraniums et parle de tout sauf de l’entreprise. Élodie répond de temps en temps à mes messages. Elle a l’air épuisée.
J’ai proposé de la voir samedi prochain, juste elle et moi, sans nos parents. Elle a dit : « On verra. »
Je ne sais pas si j’ai gagné quoi que ce soit. J’ai perdu des habitudes, une forme de sécurité, et la certitude un peu confortable d’être indispensable.
Mais hier soir, mon téléphone est resté posé sur la table pendant deux heures sans sonner. J’ai ouvert la fenêtre, j’ai entendu les voitures au loin, les voisins qui rentraient, quelqu’un qui faisait couler de l’eau derrière un mur.
Et pour la première fois depuis longtemps, je n’ai pas eu l’impression d’être en retard quelque part.