Il pensait avoir enfin trouvé un foyer stable… jusqu’au jour où il a commencé à dormir avec son téléphone dans la main

Pendant presque deux mois, j’ai dormi avec mon téléphone sous l’oreiller et mes clés dans la poche de mon jean.

Même pour aller me laver. Même la nuit, alors que ça n’avait aucun sens. Je me disais que si quelque chose arrivait, je pourrais appeler quelqu’un ou sortir vite. Sauf qu’au fond, je savais très bien que personne ne viendrait en cinq minutes à Montreuil, un mardi à une heure du matin.

J’avais 29 ans, je travaillais comme cuisinier dans une brasserie près de République, et j’étais épuisé financièrement. Après ma séparation avec Maëlle, je n’avais pas pu garder notre studio. Le loyer était trop élevé seul, et j’avais déjà pris du retard sur deux factures. J’ai trouvé une chambre en colocation par un collègue : un trois-pièces pas très grand, mais propre, à dix minutes du métro.

L’autre colocataire s’appelait Romain. Il avait 34 ans, faisait de l’intérim dans le bâtiment, et au début il était plutôt facile à vivre. Il cuisinait rarement, achetait du café, parlait beaucoup de ses deux fils qu’il voyait un week-end sur deux. On regardait parfois un match sans vraiment se connaître. Ce n’était pas mon ami, mais je n’avais pas besoin d’un ami. J’avais besoin d’un toit et d’un peu de calme.

Les premiers problèmes ont été bêtes. Il rentrait tard et mettait de la musique. Il oubliait de sortir les poubelles. Il me demandait d’avancer sa part d’électricité « jusqu’à vendredi ». Il remboursait, pas toujours tout de suite, mais il remboursait.

Puis il a commencé à boire davantage. Pas tous les jours. C’est ça qui m’a longtemps fait douter. Il pouvait être normal pendant une semaine, drôle même, puis il devenait méconnaissable sur une soirée. Il parlait très près de mon visage, comme s’il voulait me faire reculer sans me toucher.

Une nuit, j’ai retrouvé la porte de ma chambre ouverte. Je suis certain de l’avoir fermée. Il était dans le couloir, en caleçon, et il m’a demandé si j’avais pris une de ses bières.

J’ai dit non.

Il a répondu :

— Fais attention à ce que tu racontes, Antoine. Je déteste les gens qui me prennent pour un con.

Le lendemain matin, il était assis à la table de la cuisine avec un café. Il m’a demandé si j’avais bien dormi. J’ai cru, sincèrement, que j’avais peut-être exagéré. J’ai même eu honte de la peur que j’avais ressentie.

J’en ai parlé à ma sœur, Lucie. Elle vit à Tours avec son compagnon et leur bébé. Elle m’a dit que je pouvais venir quelques jours chez eux, mais pas plus longtemps, parce qu’ils étaient déjà à l’étroit dans leur T2. Elle ne l’a pas dit méchamment. Elle était juste honnête. Mon père, lui, m’a répondu au téléphone : « Tu ne vas pas quitter un appartement pour une embrouille de colocs. Essaie de ne pas le provoquer. »

Cette phrase m’est restée dans la gorge.

Ne pas le provoquer. Comme si je passais mes soirées à chercher le conflit. En réalité, je faisais l’inverse. Je rentrais du travail, je réchauffais quelque chose, je prenais une douche et je m’enfermais dans ma chambre. J’évitais même de faire tourner la machine à laver quand il était là parce qu’il disait que ça le rendait fou, « ce bruit de merde ».

Je voulais garder cette chambre. Elle représentait quelque chose de beaucoup plus grand qu’une chambre. Je pouvais aller travailler à pied certains jours. Je connaissais l’épicière du coin. Je n’avais plus à demander un canapé à un ami. J’avais recommencé à mettre cinquante euros de côté à la fin du mois. Partir, c’était redevenir celui qui galère, celui qui débarque avec un sac chez les gens en disant que ça ne durera pas longtemps.

Le soir où tout a basculé, je finissais un service compliqué. Une table de douze avait commandé à la dernière minute, il manquait un plongeur, le chef était déjà tendu avant 19 heures. J’ai vu trois appels manqués de Romain pendant ma pause. Puis un message : « T’as intérêt à rentrer. »

J’ai d’abord pensé à la box internet, ou à une facture. J’ai failli ne pas rentrer. J’ai failli dormir dans le vestiaire, ce qui est ridicule quand j’y pense. Mais je n’avais rien pris avec moi à part mon téléphone et mon portefeuille.

Quand je suis arrivé, la lumière du salon était allumée. J’ai entendu un verre tomber, puis sa voix. Il parlait seul, ou peut-être à quelqu’un au téléphone. J’ai attendu dans l’entrée, sans enlever mes chaussures.

Il est sorti de la cuisine avec une bouteille à la main. Il avait les yeux rouges. Il m’a accusé d’avoir appelé son ex-femme. Je ne connaissais même pas son numéro.

Je lui ai dit ça. Très calmement, je crois. Trop calmement peut-être, parce qu’il s’est mis à rire.

Il a lancé la bouteille contre le mur, à côté de la porte. Des morceaux ont glissé jusqu’à mes chaussures. Il s’est avancé et il m’a attrapé par le col. Pas longtemps. Deux secondes, peut-être trois. Mais son visage était si près que j’ai senti l’alcool et la cigarette froide.

Il a dit :

— Tu crois que t’es chez toi ici ?

Je n’ai pas répondu. J’aurais voulu lui dire que non, justement. Que je ne me sentais chez moi nulle part depuis des mois.

Il m’a lâché parce que son téléphone a sonné. Il a regardé l’écran, est reparti dans la cuisine et a répondu comme si rien ne s’était passé.

Je suis parti sans mon sac de sport, sans ma veste d’hiver, sans mes papiers qui étaient dans un tiroir de la commode. J’ai marché jusqu’à la station de métro. À cette heure-là, il pleuvait légèrement et j’avais encore mon tablier de cuisine sous mon blouson. J’ai appelé Lucie.

Elle a décroché au bout de deux sonneries. Je n’ai pas expliqué grand-chose. J’ai juste dit : « J’ai besoin que tu me trouves un hôtel pas trop cher. »

Elle a compris à ma voix. Elle a réservé une chambre près de Gare de Lyon avec sa carte, et elle m’a envoyé l’adresse. Ce geste m’a soulagé, mais j’ai aussi pleuré dans le métro comme un idiot, parce que j’aurais voulu qu’elle puisse dire : viens, on s’arrangera. Et je sais qu’elle aurait voulu le faire aussi.

Le lendemain, j’ai appelé une amie de Maëlle, qui connaissait une association d’aide aux victimes. Je n’avais pas envie d’employer ce mot. Je me répétais que Romain ne m’avait pas frappé. Il m’avait juste attrapé. Il avait juste cassé une bouteille. Il avait juste fait peur.

La personne au téléphone ne m’a pas forcé à raconter plus que je ne pouvais. Elle m’a conseillé de ne pas retourner seul récupérer mes affaires et de contacter le commissariat si je me sentais menacé. Finalement, deux collègues sont venus avec moi un dimanche matin. Romain n’était pas là. J’ai rempli deux sacs-poubelle avec mes vêtements, mes papiers, ma vieille console et des casseroles que j’avais achetées chez Ikea après ma séparation.

Il m’a envoyé des messages pendant trois jours. D’abord des insultes. Ensuite, des excuses. Puis des photos de la cuisine rangée avec : « Tu vois, je fais des efforts. » Je n’ai pas répondu.

J’ai trouvé une sous-location à Ivry, chez un type qui partait quatre mois en déplacement. C’est plus loin, plus cher, et je dois traverser Paris pour travailler. Mon père pense toujours que j’ai pris une décision trop rapide. Il ne le dit plus franchement, mais je l’entends dans ses silences.

Moi aussi, certains soirs, je doute. Surtout quand je calcule ce qu’il me reste sur le compte. Je me demande si j’aurais pu attendre, négocier, appeler quelqu’un plus tôt. Puis je rentre, je tourne la clé dans une porte derrière laquelle personne ne crie, et je reste quelques secondes immobile dans l’entrée.

Ce n’est pas encore vraiment chez moi. Mais je peux respirer.