J’ai sauvé des inconnus toute la nuit… mais pendant ce temps, mon père appelait et mon mari faisait sa valise
Je m’appelle Élodie, j’ai 39 ans, je suis infirmière aux urgences dans un grand hôpital public à Lyon, et je crois que j’ai cassé ma famille à force de vouloir tenir debout pour tout le monde.
Je ne sais même plus à quel moment ça a vraiment commencé. Peut-être le jour où j’ai accepté de remplacer une collègue en arrêt, “juste pour quelques semaines”. Peut-être bien avant. À l’hôpital, on dit toujours oui. On dit oui parce qu’il manque du monde, parce qu’il y a des patients sur des brancards dans les couloirs, parce qu’on se regarde entre collègues et qu’on sait très bien que si l’une lâche, ce sont les autres qui s’écroulent.
À la maison, c’était une autre urgence. Mais une urgence sans bip, sans blouse, sans protocole.
Mon mari, Julien, me répétait depuis des mois :
« Élodie, on ne te voit plus. Les enfants vivent avec ton planning sur le frigo, pas avec toi. »
Je répondais mal. Fatiguée, sèche, déjà en retard dans ma tête.
« Tu crois que ça m’amuse ? Tu crois que je fais ça pour le plaisir ? »
Il levait les mains, il reculait. Et il se taisait. C’est peut-être ça qui aurait dû m’alerter. Le silence de quelqu’un qui a déjà crié trop longtemps.
On a deux enfants, Manon, 10 ans, et Lucas, 6 ans. Manon avait commencé à ne plus me raconter ses journées. Lucas faisait semblant de dormir quand je rentrais tard, puis il ouvrait un œil dès que je posais mon sac.
« Maman, demain tu m’emmènes à l’école ? Promis ? »
Je disais oui trop vite. Et parfois, je n’étais pas là.
Mon père, Gérard, vivait seul à Villeurbanne depuis le décès de ma mère. Diabétique, le cœur fragile, trop fier pour demander de l’aide. Il m’appelait souvent pour rien, enfin pour rien… pour entendre une voix, j’imagine.
« Ça va ma fille ? Tu manges au moins ? »
Je répondais en mettant des perfusions.
« Oui papa, je te rappelle. »
Je ne rappelais pas toujours.
La nuit où tout a lâché, c’était un samedi. Ou un dimanche matin, je ne sais même plus, aux urgences les heures n’ont plus de forme. Salle d’attente pleine, deux AVC annoncés, un accident de la route, une dame en détresse respiratoire. On courait déjà avant même la prise de poste.
Vers 21h, Julien m’a envoyé un message :
« Lucas a 39,5. Manon pleure, elle dit que tu as encore oublié le spectacle de poésie. »
J’ai vu le message. J’étais en train d’aider à intuber un homme de cinquante ans. J’ai rangé mon téléphone dans ma poche.
À 22h17, j’ai eu trois appels manqués de mon père.
Puis un message vocal.
Je ne l’ai écouté qu’une heure plus tard, dans un couloir, entre deux portes battantes, avec cette odeur de désinfectant et de café froid.
Sa voix tremblait.
« Élodie… je suis tombé, je… je crois que ça va pas. Rappelle-moi. »
J’ai senti mes jambes devenir toutes molles d’un coup. J’ai appelé tout de suite. Pas de réponse.
J’ai appelé mon voisin, Benoît, celui du troisième chez mon père. Pas de réponse non plus.
Et au même moment, une collègue m’a lancé :
« Élodie, on a besoin de toi en déchoquage, maintenant ! »
Je me souviens d’avoir dit :
« Mon père… il y a mon père… »
Elle m’a regardée avec des yeux désolés, mais elle m’a juste répondu :
« Je sais. Mais là, j’ai personne. »
Alors j’y suis allée.
Oui. J’y suis allée.
Je suis restée auprès d’un jeune en arrêt cardiaque pendant de longues minutes, peut-être plus. J’appuyais, je passais du matériel, je répondais calmement, mécaniquement presque, alors qu’à l’intérieur j’étais en train de me déchirer.
Quand j’ai enfin pu ressortir, j’ai rappelé. Toujours rien.
J’ai appelé le SAMU pour mon propre père comme une étrangère. J’ai donné son adresse, ses antécédents, sa date de naissance, avec cette voix professionnelle que je déteste aujourd’hui.
À 1h du matin, Julien m’a appelée.
Je savais déjà au son de sa respiration que quelque chose s’était cassé.
« Ton père est à l’hôpital Édouard-Herriot. Benoît l’a trouvé. Malaise hypoglycémique, traumatisme à la tête. Et Lucas vomit depuis une heure. Je fais quoi, Élodie ? Je me coupe en deux ? »
Je me suis adossée au mur.
« Je peux pas partir maintenant… »
Un blanc.
Puis sa voix, basse, usée.
« Bien sûr que tu peux pas. Tu peux jamais. »
Je lui ai dit des choses idiotes. “Je fais ce que je peux.” “Tu es injuste.” Ce genre de phrases qui tombent comme des casseroles quand tout brûle déjà.
Quand je suis rentrée à 7h40, il y avait une valise dans l’entrée.
Pas une mise en scène. Pas un grand départ théâtral. Juste une valise noire, celle des vacances, posée droite contre le mur.
Julien préparait des tartines pour les enfants. Il avait le visage gris. Lucas dormait sur le canapé, avec une bassine à côté. Manon ne m’a même pas regardée.
J’ai dit :
« Tu pars ? »
Il a continué à beurrer le pain. Puis il a soufflé, sans me regarder non plus :
« Non. C’est toi qui es partie depuis longtemps. »
Je crois que je n’oublierai jamais cette phrase.
Mon père s’en est sorti. Avec quelques points de suture, une grosse frayeur, et cette phrase à lui, plus tard, dans sa chambre :
« Je voulais pas te déranger, ma fille. »
Ça m’a achevée. Parce qu’il m’avait dérangée. Parce que mes enfants avaient besoin de moi. Parce que mon mari n’en pouvait plus. Parce que j’étais là pour tout le monde sauf pour les miens.
Julien vit aujourd’hui chez sa sœur à Caluire. On n’a pas lancé de divorce, pas encore. On se parle pour les enfants, on s’envoie des messages courts, utiles, propres. Comme des collègues presque. Manon est devenue polie avec moi. Et la politesse d’un enfant, parfois, c’est pire qu’un reproche.
Je continue de travailler. Je culpabilise à chaque garde, et je culpabilise aussi quand je demande un jour. Je suis épuisée, honteuse, en colère aussi. Contre le système, contre moi, contre cette fichue fierté d’avoir “tenu” si longtemps.
On me dit que je sauve des vies. Peut-être. Mais chez moi, qu’est-ce que j’ai sauvé au juste ?
Est-ce qu’on peut réparer une famille quand on a passé trop de temps à croire que l’amour patienterait toujours ?