J’ai vendu mon appartement pour aider ma fille… aujourd’hui, elle m’a placée en EHPAD et j’essaie encore de comprendre
Je n’oublierai jamais le bruit de la fermeture éclair de ma valise ce matin-là. C’est bête, mais c’est ce son-là qui m’est resté. Pas les mots de ma fille. Pas le moteur de la voiture. Juste cette fermeture éclair tirée d’un geste sec, comme on boucle une affaire gênante.
J’étais assise au bord du lit, chez eux. Enfin, chez eux… J’y vivais depuis quatre ans. Ma fille, Sandrine, tournait dans la chambre d’amis sans vraiment me regarder.
« Maman, ce sera mieux pour tout le monde. »
Mieux pour tout le monde.
Je crois que c’est la phrase qui m’a le plus abîmée.
Pendant des années, j’ai aidé Sandrine et son mari, Julien. Au début, c’était normal. Ils avaient eu leur petite, Manon, très jeunes. Un loyer à payer à Tours, deux salaires qui ne suivaient pas, la voiture qui lâchait, les découverts à répétition. Je faisais les courses, je payais les factures d’électricité quand ça coinçait, je gardais Manon quand Sandrine travaillait tard à la pharmacie.
Julien me disait souvent :
« On te remboursera, Colette, t’inquiète. Là, c’est juste un passage compliqué. »
Je disais que ce n’était pas grave. Et je le pensais. C’est ça, être une mère, non ? On aide. On rafistole. On se prive un peu et puis voilà.
Sauf que les années ont passé, et le “passage compliqué” ne passait pas.
Il y a eu leur projet de maison. Une petite construction à la périphérie, rien de luxueux. Ils me parlaient de stabilité, de l’avenir de Manon, du fait d’arrêter de jeter un loyer par les fenêtres. Sandrine pleurait presque en me montrant les plans sur la table de la cuisine.
« Si on a un apport, la banque suit. Sinon c’est mort. »
J’avais mon appartement à moi, à Joué-lès-Tours. Un trois-pièces modeste, payé après une vie entière à compter. Je l’aimais bien. Il sentait le café le matin et la cire sur les meubles. C’était chez moi. J’y avais mes habitudes, mes voisines, mon balcon avec mes géraniums.
Je l’ai vendu.
Je l’ai vendu en me disant que j’allais sécuriser l’avenir de ma fille. Une partie de l’argent est partie dans leur apport, une autre dans leurs dettes en retard. Ils m’ont juré que je serais toujours chez moi avec eux.
Toujours.
Les premiers mois, ça allait. J’avais ma chambre, je préparais parfois le dîner, j’allais chercher Manon au collège. Elle posait son sac dans l’entrée en criant :
« Mamie, t’es là ? »
Rien que ça, ça me suffisait.
Puis l’ambiance a changé. Pas d’un coup. Par petites humiliations. Des silences quand j’entrais dans la pièce. Des regards. Julien qui soufflait si je laissais un verre dans l’évier.
« Ici, chacun doit respecter l’espace des autres », qu’il disait.
Ici.
Comme si je n’avais pas payé une partie des murs.
Sandrine est devenue nerveuse. Elle répétait que je prenais trop de place. Que Manon venait trop dans ma chambre. Que ça créait une “dépendance affective”. Un mot de magazine, ça. Pas un mot de fille.
Une fois, dans la cuisine, je l’ai entendue dire à Julien, en croyant que je dormais :
« On ne peut pas continuer comme ça. On n’a plus d’intimité. J’étouffe. »
J’ai passé la nuit les yeux ouverts. J’avais honte d’être là. Chez ma propre fille, j’avais honte de respirer.
Après, ils ont commencé à parler de ma fatigue. De mes oublis. C’est vrai que j’oubliais parfois où j’avais posé mes lunettes, ou si j’avais pris mon comprimé pour la tension. Mais enfin… à mon âge, ça arrive. Je n’étais ni folle ni dangereuse.
Un samedi, Sandrine m’a dit qu’on allait visiter “une résidence sympa”. J’ai compris en voyant le portail, l’odeur de produit d’entretien, les fauteuils alignés devant la télévision trop forte.
J’ai dit non, tout de suite.
« Je ne suis pas finie. Vous m’entendez ? Je ne suis pas finie. »
Julien a serré la mâchoire.
« Colette, il faut être raisonnable. »
Alors là, j’ai explosé. Je tremblais tellement que j’avais du mal à boutonner mon manteau.
« Raisonnable ? Quand vous étiez au bord du gouffre, ma raison, elle vous allait très bien. Mon argent aussi. Mon appartement aussi. »
Sandrine s’est mise à pleurer, mais pas comme une fille blessée. Comme quelqu’un qu’on met face à quelque chose de sale.
« Tu rends tout impossible, maman… On a une vie, nous aussi. »
Nous aussi.
Comme si moi, je n’en avais pas eu une. Comme si je n’avais été qu’un portefeuille avec des bras.
Ils m’ont installée ici il y a huit mois. Le mot officiel, c’est “entrée”. Moi j’ai plutôt eu l’impression d’être déposée. La chambre est propre. Le personnel n’est pas méchant. Certaines aides-soignantes sont même très douces. Mais ce n’est pas une maison. La nuit, j’entends des appels dans le couloir, des portes qui claquent, des télévisions allumées trop tard. Et surtout, j’entends l’absence.
Sandrine vient une fois par mois. Parfois moins. Elle apporte des clémentines, parle de la pluie, me demande si “ça va”. Julien ne vient presque jamais.
Manon, elle, vient dès qu’elle peut. Elle a dix-sept ans maintenant. Elle arrive avec ses cheveux mal attachés, son odeur de froid et de shampoing, et elle me serre fort.
L’autre jour, elle a regardé autour d’elle, puis elle m’a dit tout bas :
« Mamie… je trouve pas ça normal, ce qu’ils t’ont fait. »
Je n’ai pas su quoi répondre. J’avais envie de la protéger encore, même là.
Alors j’ai juste caressé sa main.
C’est elle qui m’a apporté mes géraniums dans une jardinière en plastique. Ils tiennent mal, mais ils sont là, sur le rebord. Un bout de mon ancien balcon dans cette chambre qui n’est pas la mienne.
Parfois, je me demande à quel moment une mère cesse d’être une personne pour devenir un poids. Est-ce que j’ai trop donné, ou pas de la bonne manière ?
Dites-moi franchement… vous, vous auriez pardonné ? Ou il y a des blessures de famille qui ne se referment jamais ?