« J’ai demandé à mes frères de prendre le relais auprès de notre père… et depuis, je ne reconnais plus ma propre famille »
Je ne savais pas qu’on pouvait finir par redouter son propre téléphone.
Pas parce qu’il y a une mauvaise nouvelle à chaque fois. Souvent, c’est juste mon père qui appelle pour me demander s’il a bien pris son comprimé du soir. Ou s’il peut manger le yaourt dont la date est passée depuis trois jours. Ou parce qu’il ne retrouve plus son relevé de retraite.
Il a 78 ans. Il vit seul dans son pavillon à une vingtaine de minutes de chez moi, dans l’Essonne. Ma mère est morte il y a six ans. À l’époque, il se débrouillait très bien. Il bricolait encore, prenait le RER pour aller voir ses anciens collègues, faisait ses courses sans liste parce qu’il avait tout en tête.
Depuis deux ans, il a ralenti. Rien de spectaculaire au début. Une facture oubliée. Puis le four laissé allumé une fois. Ensuite, une chute dans l’escalier de la cave, sans gravité heureusement. Le médecin a parlé de troubles cognitifs légers, de surveillance, d’une évaluation mémoire. Mon père, lui, a surtout entendu qu’on voulait lui retirer son indépendance.
Nous sommes trois enfants. Il y a ma sœur Claire, qui habite à Nantes avec ses deux ados, et mon frère Julien, à Melun. Moi, Laurent, j’ai 47 ans, je travaille comme technicien de maintenance dans un lycée. Je suis divorcé, je n’ai pas d’enfants. Sur le papier, c’est simple : je suis le plus disponible.
C’est comme ça que tout a commencé.
Au début, je passais le dimanche. Je regardais le courrier, je remplissais les médicaments dans le pilulier, je vérifiais qu’il y avait de quoi manger. Ça ne me dérangeait pas. Mon père n’a pas été un homme très démonstratif, mais il a toujours répondu présent quand on avait besoin de lui. Quand mon mariage s’est terminé, il m’a aidé à déménager sans poser une seule question. Il avait juste apporté des cartons et une perceuse.
Alors oui, je trouvais normal de faire ma part.
Sauf que la « part » a pris toute la place.
Il y a eu les rendez-vous chez le généraliste, puis le neurologue à l’hôpital de Corbeil. Les appels de la banque parce qu’il avait fait opposition à sa carte avant de la retrouver dans le tiroir à couverts. Le voisin qui m’a écrit un soir parce que la télé hurlait depuis des heures. Les courses en urgence parce que mon père avait décidé que le frigo faisait trop de bruit et l’avait débranché.
Je faisais ça après le travail, le week-end, entre deux lessives chez moi. J’ai commencé à annuler des repas, puis des sorties. J’avais rencontré quelqu’un, Élodie, l’hiver dernier. On s’est vus quatre mois. Elle n’a jamais été dure avec mon père. C’est moi qui n’étais plus vraiment là.
Une fois, elle m’a dit :
— Tu regardes ton téléphone toutes les deux minutes, Laurent.
J’ai répondu que j’avais des responsabilités.
Elle a dit doucement :
— Oui, mais tu n’as plus que ça.
Je me suis vexé. Avec le recul, je crois qu’elle avait raison, même si je déteste l’admettre.
Claire appelle mon père tous les jours. Je ne peux pas dire le contraire. Elle cherche des informations, commande parfois ses courses sur internet, m’envoie des liens pour des services d’aide à domicile. Mais à distance, c’est facile de proposer des solutions. Il faut encore être là quand l’auxiliaire de vie ne vient pas, quand mon père refuse d’ouvrir parce qu’il ne se souvient plus de son prénom, ou quand il faut attendre trois heures aux urgences pour une déshydratation qui aurait peut-être pu être évitée.
Julien, lui, habite pourtant le plus près. Il a un garage automobile avec son beau-père. Il dit qu’il ne peut pas fermer la boutique comme ça. Je l’entends. Il a deux enfants plus jeunes que ceux de Claire, un crédit, des journées qui commencent tôt. Mais il passe voir notre père une fois toutes les deux semaines, parfois moins. Et quand il vient, il repart souvent au bout de vingt minutes.
Le mois dernier, j’ai craqué pour une histoire de douche.
Mon père ne s’était pas lavé depuis plusieurs jours. Il disait qu’il avait pris une douche « hier », alors que c’était probablement la semaine précédente. Il sentait mauvais, ses draps aussi. J’avais prévu de rester une heure. J’y ai passé l’après-midi. Il s’est fâché parce que j’avais mis ses vêtements sales dans un sac. Il m’a traité de fouilleur. À un moment, il s’est mis à pleurer en disant qu’on voulait le mettre en maison.
Je suis rentré chez moi avec son linge dans le coffre. J’ai lancé une machine à 21 h 30. Je me suis assis par terre dans ma cuisine, devant le lave-linge, et je suis resté là sans bouger. J’avais encore mes chaussures.
Le lendemain, j’ai créé un groupe avec Claire et Julien. J’ai écrit que je ne pouvais plus assurer seul. Pas « je ne veux plus ». Je ne peux plus. J’ai proposé un planning : Julien deux soirs par semaine, moi deux, Claire un week-end par mois quand elle pouvait, et qu’on finance à trois davantage d’heures d’aide à domicile.
Claire a répondu presque immédiatement qu’elle était d’accord pour participer financièrement, mais qu’elle ne pouvait pas monter régulièrement. Ce n’était pas très surprenant.
Julien n’a rien dit pendant une journée entière. Puis il a écrit : « On fait tous ce qu’on peut. Papa n’a pas besoin d’un emploi du temps militaire. »
Ça m’a mis hors de moi. Je lui ai répondu que justement, papa avait besoin de choses très concrètes : manger, prendre ses médicaments, être accompagné. Pas de belles phrases.
Il m’a appelé. La conversation a dégénéré vite. Il m’a reproché de me comporter comme si j’étais le seul fils. J’ai dit que lui se comportait comme s’il était le cousin éloigné. Il a fini par lâcher :
— T’as pas de gosses, toi. Tu sais pas ce que c’est de devoir tenir une maison.
Je n’ai rien répondu sur le moment. J’ai raccroché.
C’est une phrase bête, peut-être. Mais elle m’est restée dans la gorge. Comme si mon temps avait moins de valeur parce que je vis seul. Comme si ne pas avoir construit la même vie que lui m’obligeait à devenir le plan de secours permanent de tout le monde.
Le plus dur, c’est que je me sens coupable d’écrire ça. Mon père n’a pas choisi de devenir fragile. Mes frère et sœur ne sont pas des monstres. Claire a vraiment peur de le voir décliner, je le sais. Julien est peut-être dépassé, lui aussi. Et moi, je ne suis pas exemplaire : il m’arrive d’arriver chez mon père déjà agacé, de répondre trop sèchement, de regarder l’heure pendant qu’il me raconte pour la quatrième fois la même anecdote sur son service militaire.
Mais je suis fatigué d’être celui qui absorbe tout.
Depuis notre dispute, Julien est venu deux fois. La première fois, il a apporté des croissants et il est resté presque une heure. Mon père était content. Moi aussi, malgré moi. Puis il a recommencé à ne plus répondre pendant des heures quand je lui demande s’il peut passer.
J’ai pris rendez-vous avec une assistante sociale du secteur pour comprendre les aides possibles et envisager un accueil de jour, au moins une ou deux fois par semaine. Rien n’est réglé. Mon père risque de le vivre comme une trahison. Et je sais déjà que si une décision doit être prise, il faudra encore que je la porte davantage que les autres.
Ce matin, il m’a appelé à 7 h 12. Il cherchait ses lunettes. Elles étaient sur sa tête.
Je les lui ai fait toucher, il a ri, un peu honteux. Puis il m’a demandé si je passerais dimanche.
J’ai dit oui.
Après avoir raccroché, j’ai regardé mon agenda. Dimanche, j’avais prévu d’aller marcher toute la journée avec un ami, dans le Vexin. Je n’ai pas encore annulé. Pour une fois, je ne sais pas ce que je vais faire.