Il a laissé son meilleur ami revenir vivre chez lui « pour quelques semaines »… puis il a compris que ce qu’il perdait n’était pas seulement son appartement

Quand Karim est arrivé chez moi avec deux sacs de sport et une valise dont la fermeture tenait avec du scotch gris, je lui ai dit de poser ses affaires dans la petite chambre. C’était la chambre où je rangeais mon vélo d’appartement, des cartons de livres et le linge de maison de ma mère que je n’arrivais pas à donner.

Il m’a regardé comme si je venais de lui sauver la vie.

« Je reste pas longtemps, Nico. Le temps de retrouver un truc. Trois semaines, un mois grand maximum. »

J’ai répondu que ce n’était pas la peine de compter les jours.

À ce moment-là, je le pensais vraiment.

J’ai 48 ans, je vis à Rennes, je travaille dans une médiathèque municipale depuis presque vingt ans. Je ne roule pas sur l’or, mais j’ai un T3 en location que j’aime bien, près du parc du Thabor. Ce n’est pas grand, mais c’est calme. Après ma rupture avec Élodie, il y a quatre ans, j’avais appris à apprécier ce calme. Les gens imaginent qu’on finit forcément par souffrir de vivre seul. Moi, je m’étais organisé. Je voyais mon frère de temps en temps, je faisais du badminton le jeudi, je prenais un café avec des collègues après le boulot. Et Karim était resté mon ami le plus proche.

On se connaissait depuis le lycée. On avait eu des périodes où on se voyait moins, évidemment. Les enfants pour lui, ma vie de couple à l’époque pour moi, les déménagements, le travail. Mais il faisait partie des rares personnes avec qui je pouvais parler sans préparer mes phrases. Il connaissait mes défauts. Il savait que je déteste téléphoner, que je garde trop de choses pour moi, que je peux être pénible avec mes habitudes.

Quand il m’a appelé en novembre, il venait de se séparer de Sophie. Elle lui avait demandé de quitter leur maison. Il n’avait pas assez d’argent pour prendre un logement tout de suite, parce qu’il payait déjà une pension et qu’il avait des crédits. Je ne lui ai même pas demandé de me montrer ses comptes. Il avait la voix cassée. Ça m’a suffi.

Les premières semaines, ça allait.

Il faisait les courses parfois, préparait des pâtes beaucoup trop épicées, et on regardait des matchs ou des vieux films le soir. Il me racontait ses rendez-vous pour trouver un studio, ses disputes par messages avec Sophie, la honte de devoir expliquer à ses filles pourquoi il dormait « chez tonton Nicolas ».

Je l’écoutais. Franchement, ça ne me pesait pas. Il y avait même quelque chose de rassurant à ne plus dîner seul tous les soirs.

Puis décembre est passé. Janvier aussi.

Karim avait trouvé une mission d’intérim dans la logistique, mais il disait que ça ne permettait pas de louer correctement avec un dossier solide. Ce qui était vrai. À Rennes, même un studio correct coûte cher, et les propriétaires demandent des garanties absurdes. Je le savais.

Seulement, petit à petit, tout est devenu flou.

Il ne participait quasiment plus aux courses. Il disait qu’il me rembourserait « dès que la paie tomberait ». La paie tombait, puis il y avait le découvert, les frais pour les filles, une réparation sur sa voiture, une assurance oubliée. Il empruntait vingt euros, puis cinquante. Je n’osais pas réclamer. Pas parce que l’argent ne comptait pas, mais parce que je savais très bien comment il réagirait : il aurait l’air blessé, comme si je réduisais vingt-cinq ans d’amitié à un ticket de caisse.

Le plus difficile n’était même pas ça.

C’était de rentrer chez moi et de le trouver installé dans mon fauteuil, avec la télé allumée, ses chaussures au milieu du couloir et une lessive à lui qui tournait. Il disait : « Ah, t’es là », sans lever vraiment les yeux.

Au début, je me suis dit que j’étais maniaque. Que je vieillissais mal. Que je préférais mes petites habitudes à un ami qui traversait une période horrible.

Un dimanche, mon frère devait venir déjeuner avec ses deux garçons. Karim avait dit qu’il sortirait voir un copain. Finalement, à treize heures, il était toujours là, en jogging, à faire défiler son téléphone.

Mon neveu a demandé innocemment : « Il habite avec toi, Karim ? »

Karim a répondu avant moi :

« Oui, en ce moment. Nico est mon coloc de luxe. »

Tout le monde a ri, moi aussi. Mais j’ai senti quelque chose se fermer dans ma poitrine. Parce que je ne savais pas si c’était une blague, ou si c’était devenu sa façon de voir les choses.

Le soir même, j’ai essayé de lui parler.

Je lui ai dit que j’avais besoin qu’on fixe une date, au moins une direction. Que je ne pouvais pas continuer indéfiniment comme ça. Il a posé son verre et m’a regardé longtemps.

« Donc tu veux me mettre dehors ? »

J’ai dit que non. Enfin, pas exactement. Je voulais qu’il comprenne que je n’étais pas une solution permanente.

Il s’est levé d’un coup. Il n’a pas crié. Il aurait presque mieux valu qu’il crie.

« T’inquiète, j’ai compris. Quand ça devient compliqué, y a plus personne. »

Cette phrase m’a fait tellement mal que je n’ai rien répondu. Il savait que j’avais été là. Pour son divorce, pour ses enfants quand Sophie avait été hospitalisée, pour ses galères de boulot il y a dix ans. Mais il savait aussi exactement où appuyer pour que je me sente coupable.

Pendant deux semaines, nous avons vécu comme des inconnus polis. Il disait bonjour, puis s’enfermait dans la chambre. Moi, je restais plus tard à la médiathèque, même quand je n’avais rien à faire. Je passais parfois devant chez moi sans avoir envie de monter.

C’est là que j’ai compris que ce qui me faisait peur n’était pas seulement de perdre Karim. C’était de retrouver mon appartement vide après son départ. Je détestais l’idée de dîner seul à nouveau. Je détestais encore plus l’idée que, pour ne pas être seul, j’acceptais de ne plus être vraiment chez moi.

En février, il m’a annoncé qu’il avait trouvé une colocation à Cesson-Sévigné. Une chambre chez un type qu’il connaissait vaguement par son boulot. Il partait le week-end suivant.

J’ai dit que c’était une bonne nouvelle. Il a répondu : « Oui. » C’est tout.

Le samedi de son départ, il a laissé derrière lui un chargeur, une serviette humide sur le radiateur et une enveloppe avec 300 euros. Il m’en devait davantage, mais je n’ai pas eu la force de compter. Sur l’enveloppe, il avait écrit : « Pour tout. Désolé. »

Depuis, on échange quelques messages. Pour les anniversaires, surtout. Il m’a proposé un café deux fois, j’ai refusé deux fois en inventant du travail.

Je ne sais pas si je lui en veux encore, ou si j’ai honte d’avoir attendu autant avant de parler clairement. Peut-être les deux.

La petite chambre est redevenue une pièce à moitié en bazar. J’ai remis mon vélo d’appartement contre le mur. L’autre soir, j’ai retrouvé un de ses médiators sous le canapé. Je l’ai gardé dans un tiroir au lieu de le jeter. Je ne sais pas très bien pourquoi.