« On m’a demandé de quitter l’hôtel de mon père » : elle est revenue avec les actes de succession que personne n’attendait

Je n’étais pas retournée à l’hôtel depuis l’enterrement de mon père.

Il s’appelait Le Grand Rivage, ce qui faisait un peu prétentieux pour un trois-étoiles à Berck, à dix minutes de la plage quand il n’y avait pas de vent. Mon père l’avait acheté avec ma mère au début des années 1990. À l’époque, il y avait douze chambres et une salle de petit-déjeuner avec une moquette marron. Avec les années, ils avaient refait les salles de bain, ajouté une petite terrasse, obtenu une clientèle de retraités hors saison et de familles l’été.

Quand ma mère est décédée, j’avais 24 ans. Mon père avait continué seul, ou plutôt avec moi au téléphone tous les soirs. J’habitais Lille, je travaillais dans une agence de voyages, et je l’aidais sur le site internet, les réservations en ligne, les photos. Il disait toujours : « Un jour, ce sera ton bazar. »

Je ne pensais pas qu’il partirait aussi vite. Un AVC, trois jours à l’hôpital de Rang-du-Fliers, puis plus rien.

Après les obsèques, j’ai eu besoin de marcher jusqu’à l’hôtel. Pas pour parler affaires. Juste pour sentir l’odeur du hall, voir si la vieille pendule près de la réception fonctionnait encore. C’était idiot, mais j’avais cette idée que tout serait exactement à sa place.

La porte était ouverte. Il était presque 11 heures. J’ai fait deux pas à l’intérieur avec mon manteau encore mouillé par la pluie.

Sonia, qui travaillait au ménage depuis quinze ans, m’a vue la première. Elle a baissé les yeux. Pas un bonjour.

Puis M. Delcourt est sorti du bureau de mon père. Il était directeur depuis quatre ans. Mon père l’avait recruté après une mauvaise saison, parce qu’il disait avoir besoin de quelqu’un de plus jeune pour « remettre de l’ordre ». Delcourt avait toujours eu des chemises trop nettes et cette façon de parler comme s’il faisait une faveur à tout le monde.

Il m’a demandé ce que je faisais là.

J’ai cru qu’il plaisantait. Je lui ai répondu que je venais voir l’hôtel.

Il a refermé la porte du bureau derrière lui. Il m’a dit que l’établissement était en pleine activité, que le personnel avait besoin de sérénité, et que les questions liées à la succession ne me donnaient pas le droit de circuler « comme chez moi ».

Je me souviens surtout de la honte. Il y avait un couple de clients près des brochures touristiques. La dame faisait semblant de lire quelque chose. J’ai demandé à Delcourt où étaient les clés du bureau de mon père.

Il m’a répondu :

— Ce ne sont pas vos affaires pour le moment.

J’ai dit, assez fort je crois :

— C’était mon père.

Et il a eu cette phrase horrible :

— Justement. Gardez vos émotions pour l’extérieur, madame.

Il m’a accompagnée jusqu’à la porte. Pas physiquement, il n’en avait pas besoin. Sonia était toujours derrière le comptoir. Karim, le veilleur de nuit, arrivait au fond du couloir et il a fait demi-tour en me voyant.

Dans ma voiture, je n’ai pas démarré tout de suite. J’ai pleuré, puis j’ai appelé mon notaire. Pas parce que j’étais devenue soudain une femme d’affaires redoutable. Parce que je ne savais plus quoi faire d’autre.

Mon père avait laissé un testament olographe, ce que je savais vaguement. J’étais sa fille unique et il n’avait jamais refait sa vie. Pourtant, les démarches ont pris du temps : l’acte de notoriété, les relevés bancaires, l’évaluation de l’immeuble, les papiers de la société qui exploitait l’hôtel. J’ai appris des mots que je n’avais jamais voulu apprendre : parts sociales, fonds de commerce, bail commercial, échéances fournisseurs.

J’ai aussi appris que Delcourt avait obtenu une procuration très large de mon père quelques mois avant son AVC. Officiellement, pour gérer les urgences et les paiements. Dans les faits, il signait presque tout.

Le notaire, Maître Leclercq, ne m’a pas poussée à la méfiance. Il était prudent. Mais il m’a conseillé de demander rapidement les comptes et les contrats en cours. Il m’a dit : « Votre père vous aimait, madame Morel. Cela ne veut pas forcément dire qu’il était en état de surveiller son entreprise ces derniers temps. »

Cette phrase m’a fait plus mal que je ne l’ai montré.

Deux mois plus tard, j’avais les actes, les statuts, et le document établissant clairement que j’étais l’unique associée et propriétaire des murs comme du fonds. Entre-temps, Delcourt ne répondait presque jamais à mes mails. Il m’envoyait des tableaux incomplets, sans les factures détaillées. Il disait qu’il fallait lui laisser le temps.

Alors un lundi matin, je suis arrivée avec Maître Leclercq, une experte-comptable recommandée par son cabinet, et une chemise bleue sous le bras.

Je tremblais tellement que j’ai renversé mon café sur mon jean avant de partir de Lille.

Delcourt était derrière l’accueil. Quand il m’a vue, son visage s’est fermé. Il a tenté de me faire passer dans le bureau, loin des clients. J’ai accepté, mais j’ai demandé que Sonia et Karim soient présents, ainsi que Lucie, la réceptionniste. Pas pour les humilier. Je voulais simplement que les choses ne soient plus racontées ensuite à moitié.

J’ai posé les documents sur le bureau de mon père. J’ai dit que je prenais officiellement la direction de l’établissement et que les accès bancaires, les identifiants de réservation et les clés devaient m’être remis immédiatement.

Delcourt a ricanné. Il a parlé de procédures, de continuité de service, de mon manque d’expérience.

L’experte-comptable a alors sorti les relevés qu’elle avait pu recouper. Plusieurs acomptes clients avaient été encaissés sans apparaître dans la comptabilité transmise. Il y avait aussi des indemnités kilométriques très confortables, alors que Delcourt vivait à moins de trois kilomètres de l’hôtel, et des achats de matériel jamais livré.

Je ne saurais pas dire si c’était de la peur ou de la colère, mais il s’est mis à parler très vite. Il a accusé mon père de lui avoir tout laissé gérer, puis il m’a reproché de n’être jamais là quand il fallait changer un matelas ou calmer un client mécontent.

Sur ce point-là, il n’avait pas complètement tort. J’avais laissé mon père se débrouiller, persuadée qu’il aimait ça et qu’il m’appellerait s’il avait vraiment besoin de moi.

Mais cela ne donnait à personne le droit de se servir.

Avec l’aide d’une avocate en droit du travail, j’ai engagé une procédure de licenciement pour faute grave. Il a contesté, évidemment. Le dossier n’est pas totalement terminé aujourd’hui. Il y a eu une mise à pied conservatoire, des courriers recommandés, des mots que je n’aime pas lire dans ma boîte aux lettres.

Pour les autres, ça a été plus compliqué que ce que les gens imaginent.

Sonia m’a avoué qu’elle savait que Delcourt bricolait les plannings et les heures supplémentaires, mais elle avait peur de perdre son poste à 56 ans. Karim, lui, avait volontairement donné un double des clés du local technique à Delcourt après son décès, sans m’en parler. Il m’a dit qu’il croyait que le directeur allait racheter l’hôtel. Lucie avait accepté de modifier des réservations à la demande de Delcourt, mais elle a fini par me transmettre les captures d’écran quand elle a compris ce qui se passait.

Je n’ai licencié ni Sonia ni Karim. J’ai été très froide avec eux pendant plusieurs semaines, et je le regrette un peu. Ils avaient manqué de courage. Moi aussi, probablement, à ma façon.

En revanche, j’ai mis fin au contrat d’un employé saisonnier qui avait insulté Sonia devant des clients et qui, après le départ de Delcourt, avait commencé à me menacer à demi-mot. Je ne pouvais pas sauver tout le monde sous prétexte que l’hôtel appartenait à ma famille.

Aujourd’hui, je partage ma semaine entre Lille et Berck. J’ai gardé mon appartement, parce que je ne suis pas prête à vivre dans les chambres au-dessus de la réception où mes parents se disputaient parfois à voix basse. J’ai embauché une responsable d’exploitation, Élodie, qui sait faire ce que je ne sais pas faire. Je continue à m’occuper des réservations et des finances, avec beaucoup moins d’assurance que je ne le montre.

La semaine dernière, Sonia m’a demandé si elle pouvait repeindre les cadres du hall au lieu de les jeter. J’ai dit oui. Elle avait l’air soulagée pour une chose aussi petite.

Et ce matin, en ouvrant le courrier, j’ai trouvé une nouvelle lettre de l’avocat de Delcourt. Je l’ai laissée sur le comptoir le temps de servir les petits-déjeuners. Deux clients voulaient des œufs à la coque, la machine à café faisait encore des siennes, et dehors il pleuvait sur la digue.

L’hôtel n’a pas retrouvé son calme. Pas encore. Mais au moins, personne ne me demande de repartir.