« Je baissais les yeux pour garder mon salaire » : le jour où Karim a compris ce que son travail lui coûtait vraiment
J’ai gardé mon badge d’intérimaire dans la poche de ma veste pendant presque trois semaines après la fin de ma mission. Il est bleu, rayé sur un coin, avec ma photo prise à la va-vite. Je ne sais pas pourquoi je ne l’ai pas jeté. Peut-être parce que je n’arrivais pas à admettre que j’avais accepté autant de choses pour un bout de plastique et un salaire qui disparaissait le 8 du mois.
J’ai 52 ans, je vis à Chalon-sur-Saône dans un T3 HLM où j’ai élevé mes deux enfants. Leur mère et moi sommes séparés depuis longtemps, sans guerre particulière. Ma fille est partie faire ses études à Dijon. Mon fils, Sami, a 24 ans. Il travaille par périodes, il fait de l’anxiété depuis l’adolescence et il revient souvent dormir chez moi quand ça ne va pas. Ce n’est pas un fainéant, comme certains se permettent de le dire. Il se bloque, c’est différent.
Moi, j’ai travaillé vingt-six ans dans la même usine de pièces automobiles. Puis l’usine a fermé. Plan social, réunions, promesses de reclassement, tout ça. J’avais 49 ans et, d’un coup, je suis devenu « un profil à accompagner ». En vrai, ça voulait dire des missions de manutention, des formations en ligne où on vous demande de sourire sur une vidéo, et des conseillers qui finissent par vous dire qu’il faut être mobile.
Être mobile quand on n’a pas de voiture fiable et qu’on aide son fils à payer ses séances chez le psychologue, c’est un mot un peu abstrait.
La mission dont je parle, c’était dans une grosse plateforme logistique près de Beaune. Une agence d’intérim m’avait appelé un lundi soir : deux semaines au départ, peut-être davantage. Préparateur de commandes, horaires du matin. J’ai dit oui avant même qu’elle ait fini sa phrase.
Au début, ça allait. C’était physique, mais je connais. Scanner, palettes, allées interminables, chaussures de sécurité, pause à 9 h 30. Il y avait des gens corrects. Une dame, Sylvie, me filait toujours un café trop sucré de son thermos. Un jeune, Enzo, m’expliquait les raccourcis sur le logiciel sans me faire sentir idiot.
Le problème, c’était le chef d’équipe, Romain. La trentaine, toujours avec son gilet jaune propre et son téléphone à la main. Il ne criait pas tout le temps. C’est presque pire, je crois. Il avait cette manière de vous parler devant les autres comme si vous étiez un meuble mal placé.
« Karim, tu réfléchis ou tu fais semblant ? »
Ou : « Les anciens, faut vous mettre en mode rapide, là. »
Je répondais rarement. Pas parce que je n’avais rien à dire. Parce que je voyais les autres détourner les yeux. Parce que j’avais besoin d’une prolongation. Parce que le frigo était presque vide certains soirs et que Sami me demandait pardon avant de me demander vingt euros.
La deuxième semaine, on nous a demandé de finir une zone en urgence. Il manquait deux personnes. Un collègue avait signalé qu’un film plastique traînait près d’une rampe. Romain a répondu qu’on verrait ça après l’expédition.
J’ai glissé avec un transpalette manuel. Je ne suis pas tombé complètement, mais mon épaule a cogné contre une structure métallique. J’ai eu très mal, une douleur qui monte jusque dans la nuque. Romain est arrivé, a regardé autour de lui et a dit :
« Tu peux continuer ? Parce qu’on n’a personne pour te remplacer. »
Pas “ça va ?”, pas “tu t’es fait mal ?”. Juste ça.
J’ai continué.
Le soir, j’ai mis du froid avec un sachet de petits pois. Le lendemain, je n’arrivais presque plus à lever le bras. J’ai quand même pris le car de 5 h 40. C’est ridicule de l’écrire, mais je me disais que si je m’arrêtais, ils noteraient que je n’étais pas fiable. Quand on est intérimaire, on finit par croire qu’on vous observe en permanence, même quand personne ne vous regarde.
Vers 8 heures, Romain m’a reproché mon rythme. J’ai essayé de lui expliquer pour l’épaule. Il a soufflé.
« Bah fallait aller chez le médecin au lieu de venir faire du cinéma ici. »
J’aurais pu partir à ce moment-là. C’est ce que je me répète maintenant. Sauf que partir, pour moi, ce n’était pas seulement partir d’un entrepôt. C’était rentrer chez moi, ouvrir l’application de ma banque, calculer le découvert, appeler ma fille et lui dire que je ne pourrais peut-être pas l’aider pour son loyer de novembre. C’était regarder Sami faire semblant de ne pas entendre quand je recevais une relance d’électricité.
Alors j’ai baissé les yeux. Et là, j’ai eu honte de moi.
Pas honte d’avoir mal. Honte d’avoir laissé quelqu’un me parler comme ça. J’ai pensé à mon père, qui était maçon. Il disait toujours qu’un travail difficile ne donne pas le droit de rabaisser les gens. Il pouvait être très dur, mon père, mais il aurait détesté me voir silencieux devant ce type.
À la pause, Sylvie s’est assise près de moi. Elle m’a dit doucement qu’elle avait entendu. Puis elle a regardé son sandwich, longtemps.
« Fais attention, Karim. Ceux qui répondent, ils ne sont pas rappelés. »
Ce n’était pas une menace. C’était son expérience. Et ça m’a fait encore plus peur, parce qu’elle avait raison.
Le même après-midi, Romain m’a demandé de déplacer seul plusieurs colis lourds. J’ai dit que mon épaule me lançait et que je préférerais qu’on soit deux. Il a levé les yeux au ciel. Il a prononcé une phrase très banale, mais je l’entends encore :
« Ici, si chacun commence à avoir sa dignité, on ne livre plus personne. »
Je crois que j’ai compris, à cet instant, ce qui me détruisait. Ce n’était pas seulement lui. C’était l’idée qu’il pouvait dire ça sans que personne ne trouve ça anormal. Que ma santé, mon âge, ma fatigue, tout devenait une gêne dans un tableau de chiffres.
J’ai posé le scanner sur une palette. Mes mains tremblaient tellement que je n’arrivais plus à fermer correctement ma veste.
Je lui ai dit : « Je vais appeler l’agence. »
Il a ricané. « Fais comme tu veux. »
Dehors, derrière le bâtiment, j’ai appelé l’agence. La chargée de recrutement m’a écouté à moitié. Elle a parlé d’“incompréhension sur le terrain” et m’a conseillé de consulter un médecin si j’étais blessé. Je lui ai demandé si elle allait signaler les conditions dans lesquelles on travaillait. Elle a fait une pause, puis elle a dit qu’elle allait “remonter l’information”.
Je suis allé chez le médecin le lendemain. Arrêt de travail, épaule inflammée, rien de cassé. J’ai aussi pris rendez-vous avec une permanence syndicale, sur le conseil d’un voisin. J’avais peur d’y aller. J’avais l’impression de trahir le monde du travail alors que, justement, j’essayais juste d’y rester.
La personne que j’ai vue n’a pas promis de miracle. Elle m’a demandé de noter les dates, les phrases, les témoins possibles. Elle m’a dit que je pouvais contacter l’inspection du travail, que l’agence avait aussi des responsabilités, qu’il ne fallait pas rester seul. Des mots simples. Pourtant, en sortant, j’étais vidé.
Ma mission n’a pas été renouvelée. Officiellement, il y avait moins d’activité.
Sami a appris que j’étais arrêté. Il a voulu savoir pourquoi. Je lui ai répondu que je m’étais fait mal au travail, sans entrer dans les détails. Il a hoché la tête puis il m’a dit :
« Papa, tu n’es pas obligé de tout porter tout seul. »
Ça m’a presque mis en colère, alors qu’il n’avait rien fait. Je lui ai dit que quelqu’un devait bien payer les courses. Il est resté silencieux. Le soir même, il a vidé sa tirelire de pièces, celle qu’il garde depuis des années, et l’a posée sur la table de la cuisine. Il avait les yeux baissés.
Je lui ai demandé de la reprendre. On s’est disputés pour cinquante ou soixante euros, je ne sais même pas. Après, on a mangé des pâtes sans beaucoup parler.
Aujourd’hui, mon épaule va mieux. J’ai repris quelques missions, ailleurs. Je n’ai pas encore fait de signalement officiel. J’ai tous mes papiers dans une chemise verte, sur l’étagère du salon. Certains jours, je me dis que je vais aller jusqu’au bout. D’autres, je me dis que je n’ai plus l’énergie de me battre contre une entreprise, une agence, des gens qui ont l’habitude que personne ne parle.
Le badge bleu est toujours dans ma veste. Je tombe dessus quand je cherche mes clés. Je le remets dans la poche, et je ferme le placard.