« Ta grossesse, c’est encore un mensonge ? » : le jour où ma belle-mère m’a poussée, j’ai perdu mon bébé… puis toute notre famille a explosé
Je n’arrive toujours pas à oublier cette phrase. Elle tourne dans ma tête la nuit, comme un bruit qui ne s’éteint pas.
« Tu crois qu’on est idiots, ici ? »
C’est Odette, ma belle-mère, qui me l’a lancée en me regardant comme si j’étais une voleuse. J’avais une main sur mon ventre. J’étais enceinte de presque trois mois. J’avais encore du mal à le dire à voix haute, tellement j’avais peur que quelque chose casse. Et c’est exactement ce qui s’est passé.
Moi, je m’appelle Élodie. Mon mari, c’est Julien. On vivait près d’Angers, dans un petit appartement trop cher pour nous, avec une chaudière capricieuse et des fins de mois qui commençaient le 12. Julien bossait dans une entreprise de menuiserie. Moi, j’étais aide à domicile, à temps partiel, avec des horaires coupés et des kilomètres pour pas grand-chose. On ne roulait pas sur l’or, mais on tenait.
Enfin… on tenait comme on pouvait.
Avec sa famille, c’était déjà compliqué avant. Odette n’a jamais vraiment accepté que Julien m’épouse. Elle disait que j’étais « fragile », que je faisais trop pleurer son fils, que je n’étais pas assez stable. En vrai, ce qu’elle voulait dire, c’est que je ne venais pas du bon milieu. Mes parents louaient encore leur maison à cinquante-cinq ans, mon père avait eu des périodes de chômage, ma mère faisait des ménages. Chez eux, ça se voyait. Chez la famille de Julien, ça se jugeait en silence, avec des regards.
Quand j’ai appris ma grossesse, j’ai pleuré dans les toilettes du cabinet médical. Pas de cinéma. Juste des larmes qui tombaient toutes seules. J’étais heureuse. Terrorisée aussi. Julien m’a serrée dans la voiture et il a dit en riant un peu, la voix cassée :
« On va se débrouiller. On se débrouille toujours, non ? »
Je l’ai cru.
On a attendu un peu avant de l’annoncer. Puis un dimanche, on est allés chez ses parents. Grande maison, volets bleus, nappe repassée, odeur de poulet rôti. Sa sœur Claire était là avec son mari et leurs deux enfants. Tout paraissait normal. Presque trop.
C’est Julien qui l’a dit.
« On a une nouvelle… Élodie est enceinte. »
Il y a eu deux secondes de flottement. Claire a souri tout de suite. Son père a baissé les yeux vers son verre. Et Odette… Odette a posé sa fourchette très doucement.
« Enceinte ? »
J’ai hoché la tête. J’avais déjà les mains moites.
Elle m’a regardée longtemps. Puis elle a soufflé :
« Et tu es sûre que c’est vrai, au moins ? »
J’ai cru ne pas avoir entendu.
Julien a dit :
« Maman, ça suffit. »
Mais elle était lancée.
« Parce que bon, les factures s’accumulent, vous parlez d’aide, de loyer, de voiture… Il tombe bien, ce bébé. »
Je me suis sentie devenir blanche. Claire a murmuré :
« Maman, arrête… »
Mais Odette s’est tournée vers Julien.
« Ouvre les yeux. Elle sait très bien comment te tenir. Un enfant, c’est pratique. Et après, qui paiera ? Hein ? Nous ? »
J’ai répondu, je ne sais même pas comment, avec une voix que je ne reconnaissais pas :
« Je ne vous ai jamais rien demandé. Jamais. »
Elle a ricané.
« Pas encore. »
La suite est confuse et en même temps beaucoup trop nette. Je me souviens du sang qui battait dans mes tempes. Du père de Julien qui disait « Odette, viens » sans bouger de sa chaise. De Julien qui criait. Et moi qui suis sortie sur le balcon pour respirer, ou fuir, je ne sais pas.
Odette m’a suivie.
« Tu vas arrêter ton numéro maintenant. »
Je me suis retournée.
« Mon numéro ? Vous m’accusez de mentir sur mon bébé… »
Elle s’est approchée très près.
« Ce n’est pas ton bébé qui m’intéresse, c’est ce que tu cherches à obtenir avec. »
Je tremblais. J’ai dit :
« Reculez. »
Et là, tout s’est passé en une seconde idiote, sale, irréparable. Elle a levé les mains comme pour m’écarter, ou me faire taire, je ne sais même pas. J’ai perdu l’équilibre contre la rambarde puis sur le côté. Je ne suis pas tombée du balcon. Je suis tombée lourdement au sol, sur la terrasse, en me cognant. Une douleur atroce m’a traversée. Après, il y a eu le silence. Puis mon cri.
Le sang.
Julien à genoux.
Les pompiers.
Et cette phrase du médecin à l’hôpital, dite avec cette douceur qui détruit tout :
« Nous sommes désolés. »
Je pensais que Julien allait s’effondrer. En fait, il est devenu dur, d’un seul coup. Presque froid. Quand les gendarmes sont venus, il a tout raconté. Claire aussi. Même son père, finalement. Odette disait que c’était un accident, qu’elle ne m’avait « à peine touchée ». À peine. Comme si ce mot pouvait rendre mon ventre vide moins vide.
Elle a été placée en détention provisoire quelques jours plus tard. Dans la famille, ça a explosé de partout. Certains disaient qu’on en faisait trop. D’autres ne nous parlaient plus. Une tante a osé écrire à Julien :
« Une mère, ça ne remplace pas. »
Et notre enfant, alors ?
Pendant des semaines, je n’ai presque pas parlé. Je restais assise sur le canapé avec un plaid, même quand il faisait doux. Julien faisait semblant de vivre normalement. Il allait travailler, il rentrait, il posait sa main sur mon épaule, puis il pleurait dans la salle de bain en croyant que je n’entendais pas.
Un soir, il m’a dit :
« Si on reste ici, on va mourir à petit feu. »
J’ai compris tout de suite.
On a quitté l’Anjou six semaines plus tard pour partir en Bretagne, près de Saint-Brieuc. Pas pour recommencer à zéro, ça c’est une phrase de gens qui n’ont pas tout perdu. On est partis pour respirer ailleurs. Pour ne plus croiser la boulangerie de ses parents. Pour ne plus entendre que « malgré tout, c’est la famille ». Pour essayer de dormir sans sursauter.
On a trouvé un petit logement humide, pas très beau, mais avec la mer pas loin. Julien a repris un poste. Moi, j’ai arrêté quelque temps. J’avais peur de tout. Même des appels inconnus.
Aujourd’hui encore, quand quelqu’un me dit « il faut tourner la page », j’ai envie de hurler. Une page ? Ce n’est pas un cahier. C’est mon corps, mon bébé, mon couple, notre nom, tout a été abîmé ce jour-là.
On tient toujours. D’une façon bancale, oui. Mais on tient.
Parfois je me demande si on a eu raison de couper presque tout le monde. Et vous, est-ce qu’on peut vraiment pardonner l’impardonnable, juste parce que c’est la famille ?