« Elle disait que j’allais nous enfoncer » : j’ai fini par quitter le pavillon où nous vivions depuis notre mariage

J’ai longtemps dit que nous avions de la chance.

Le pavillon où nous vivions appartenait à la mère de mon mari, Monique. C’était une maison ancienne à Montfermeil, coupée en deux logements. Elle vivait au rez-de-chaussée, nous à l’étage, avec une entrée sur le côté et un petit bout de jardin que nous partagions plus ou moins. Ce n’était pas immense, deux chambres, un salon un peu sombre, mais pour la région parisienne, avec le loyer qu’on payait, c’était presque inespéré.

Quand on s’est mariés, Thomas et moi n’avions pas beaucoup d’argent. Moi, je travaillais comme assistante dans un cabinet dentaire à Livry-Gargan, lui était technicien de maintenance. Grâce à ce loyer très en dessous du marché, on avait pu mettre de côté. Pas des fortunes, mais assez pour se dire qu’un jour, on aurait notre apport et qu’on chercherait quelque chose à nous.

Monique nous répétait parfois : « Vous voyez, je vous aide quand même. » Et c’était vrai. Je ne vais pas faire semblant du contraire.

Quand notre fils, Noé, est né, elle était même plutôt présente. Elle le gardait de temps en temps, elle lui achetait trop de jouets pour Noël, elle lui donnait des biscuits avant le dîner alors que je lui demandais de ne pas le faire. Ça m’agaçait, mais je me disais que c’était une grand-mère. Je laissais couler.

Puis Noé est entré en CP, en septembre dernier. Il avait six ans et il était à la fois fier et terrorisé par son cartable. À peu près au même moment, j’ai découvert que j’étais enceinte.

Ce n’était pas complètement prévu, pas comme ça en tout cas. On en parlait depuis longtemps, d’un deuxième enfant. On se disait qu’il faudrait attendre d’avoir acheté, d’être plus installés. Mais quand j’ai vu les deux traits sur le test, j’ai pleuré. De joie, surtout. Et de peur aussi, évidemment.

Thomas a posé sa main sur mon ventre alors qu’on ne savait même pas encore si tout allait bien. Il m’a dit : « On va se débrouiller. »

Je l’ai cru.

On a annoncé la nouvelle à Monique un dimanche midi. Elle avait fait un rôti, Noé jouait avec ses voitures dans le salon. Je m’attendais à ce qu’elle soit surprise. Elle ne l’a pas été. Elle a juste reposé sa fourchette.

« Mais vous allez faire comment ? »

J’ai cru qu’elle parlait de la place.

Elle a enchaîné : « Vous n’avez pas acheté, vous n’avez pas assez de chambres, et toi, Clara, tu vas encore moins travailler. Vous allez vous enfoncer. »

Thomas a essayé de rire. Il a dit qu’on avait fait nos calculs. Elle a répondu qu’on faisait toujours des calculs avant les catastrophes.

Le repas a continué, d’une manière étrange. Noé avait mis de la sauce sur son pull et Monique lui a dit doucement d’aller se changer. Puis elle a regardé vers moi, comme si c’était moi qui avais fait tomber la sauce.

Après ça, elle est devenue différente. Ou alors je l’ai vue différemment, je ne sais pas.

Elle montait souvent sans prévenir. Pas toujours longtemps. Cinq minutes, parfois. Elle sonnait, entrait dès que Noé ouvrait, et elle faisait le tour de ce qui n’allait pas.

« Il est 18 heures et il n’a pas pris son bain ? »

« Tu devrais lui donner autre chose que des pâtes, il grandit. »

« Tu es encore en pyjama ? À ton stade, il faut te forcer un peu. »

J’étais souvent épuisée. Les nausées étaient violentes, et le soir je m’endormais presque assise sur le canapé. Je continuais à travailler, je gérais les rendez-vous médicaux, l’école, les lessives. Thomas rentrait tard certains jours. Il n’était pas absent, mais il semblait toujours pressé d’éviter les disputes.

Quand je lui racontais ce que sa mère avait dit, il soupirait.

« Tu la connais. Elle s’inquiète mal. »

Cette phrase m’a rendue folle. S’inquiéter mal. Comme si les mots n’avaient pas de poids parce qu’ils venaient d’elle.

Le pire a été quand j’ai parlé de reprendre à 80 % après mon congé maternité. Je n’avais même pas pris de décision définitive. Je regardais les possibilités, les aides, l’organisation avec la crèche. Monique a entendu ça un matin, parce qu’elle était montée chercher je ne sais plus quoi.

Elle m’a regardée avec un petit sourire fermé.

« Donc Thomas va devoir compenser pendant que toi tu profites de tes enfants ? »

Je suis restée muette. Ça m’a fait tellement honte sur le moment, alors que je ne voyais même pas pourquoi. J’avais travaillé depuis mes vingt ans. Je ne demandais pas à arrêter, juste à réduire un peu, avec deux enfants dont un bébé.

Elle a ajouté : « Enfin, c’est facile quand on vit dans une maison qu’on ne paie presque pas. »

Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. J’entendais Thomas respirer à côté de moi et je regardais l’heure défiler sur mon téléphone. À 4 h 12, je suis allée vomir dans la salle de bains. Ce n’était même pas seulement les nausées. J’avais l’impression d’avoir la poitrine compressée.

Mon médecin traitant m’a arrêtée quelques semaines. Je me suis mise à pleurer dans son cabinet sans réussir à m’arrêter. J’avais honte de ça aussi. Il m’a simplement demandé si je me sentais en sécurité chez moi. J’ai dit oui, bien sûr. Ce n’était pas une question de sécurité comme ça. Mais après, dans ma voiture, j’ai compris que je redoutais le bruit de la sonnette.

J’ai demandé à Thomas de parler clairement à sa mère. Pas de lui dire gentiment de faire attention. Clairement.

Il l’a fait. Je ne sais pas exactement comment, parce que je n’étais pas là. Mais le soir, elle m’a appelée en pleurant. Elle disait que je cherchais à la séparer de son fils, qu’elle avait tout fait pour nous, qu’elle n’avait plus le droit de s’exprimer chez elle.

Thomas était assis au bord du lit pendant l’appel. Il regardait ses mains. Après, il m’a dit : « Tu pourrais faire un effort aussi. Elle est seule, maman. »

Je lui ai demandé quel effort il attendait de moi, précisément.

Il n’a pas répondu.

Quelques jours plus tard, Noé faisait ses devoirs sur la table du salon. Il confondait les sons, il râlait, il était fatigué. Moi aussi. Monique était montée parce qu’elle avait reçu un colis pour nous, je crois. Elle a regardé Noé écrire son prénom à l’envers et elle a dit, devant lui :

« Enfin, avec une maman qui ne sait pas gérer sa vie, il ne faut pas s’étonner qu’il soit perdu. »

Noé a levé les yeux vers moi. C’est ce regard-là que je n’arrive pas à oublier.

Je n’ai pas crié. J’ai pris le colis, je lui ai demandé de partir. Elle a commencé à dire qu’on déformait tout. J’ai refermé la porte.

Le soir même, j’ai cherché des annonces. C’était absurde : on économisait pour acheter, et je regardais des T3 en location hors de prix, avec des frais d’agence, un dépôt de garantie, des communes que je connaissais à peine. J’en ai visité un à Chelles, au troisième étage sans ascenseur. Petit, mal isolé, mais propre. Il y avait une école pas loin et un balcon minuscule.

J’ai signé.

J’ai utilisé une partie de mes économies. J’ai fait les démarches auprès de la CAF, demandé ce à quoi on pouvait avoir droit. Je détestais devoir appeler, fournir des papiers, expliquer nos revenus, comme si je devais justifier le fait de vouloir vivre sans être rabaissée dans ma propre cuisine.

Thomas n’est pas venu tout de suite. Il est resté au pavillon trois semaines. Il disait qu’il avait besoin de réfléchir, qu’il ne pouvait pas abandonner sa mère comme ça. Je suis partie avec Noé et des cartons, enceinte de cinq mois, avec l’impression d’être à la fois très déterminée et complètement idiote.

Puis il nous a rejoints.

Aujourd’hui, notre fille a huit mois. Je travaille à 80 %. Financièrement, c’est serré. On compte davantage, on ne part pas en week-end, et la voiture a eu une réparation le mois dernier qui nous a mis dans le rouge. Thomas est là, il s’occupe des enfants, il fait ce qu’il faut. Mais je sens qu’il m’en veut encore. Pas tous les jours, pas ouvertement. Par petites phrases. « On aurait peut-être pu gérer autrement. » Ou quand il regarde notre relevé de compte en silence.

Monique m’envoie des messages depuis quelques semaines. Elle dit qu’elle a réfléchi. Qu’elle regrette. Qu’elle comprend qu’elle est allée trop loin. Elle demande à voir Noé et la petite.

Thomas hésite. Je le vois bien. Il culpabilise, parce qu’elle est seule dans cette maison maintenant. Moi, je ne me sens pas prête. Pas parce que je veux la punir. Je ne sais même pas si ses excuses sont sincères ou si elle a seulement peur de perdre ses petits-enfants.

Hier, Noé m’a demandé quand il pourrait revoir sa mamie. Je lui ai répondu qu’on en parlerait avec papa.

Après, j’ai rangé ses cahiers de CP sur une étagère trop petite, pendant que le bébé dormait dans notre chambre. Et je me suis dit que, pour l’instant, je ne savais pas faire mieux que ça.