Il a placé sa mère en EHPAD après un accident… mais sa sœur lui a dit qu’il l’avait abandonnée
Je n’avais jamais imaginé que la décision la plus lourde de ma vie se prendrait devant un paquet de pâtes brûlé et une casserole noire.
Ma mère, Monique, vivait seule dans son pavillon à une vingtaine de minutes de chez nous, près de Melun. Mon père est mort il y a huit ans. Au début, ses oublis avaient quelque chose de presque banal. Elle égarait ses lunettes alors qu’elles étaient sur sa tête. Elle m’appelait pour me demander quel jour on était. Une fois, elle avait mis du liquide vaisselle dans la machine à laver, ça avait fait de la mousse partout dans la buanderie. On en riait encore à l’époque.
Puis le diagnostic est tombé : maladie d’Alzheimer.
Ma sœur, Sophie, habite à Bordeaux depuis quinze ans. Elle est infirmière libérale, elle a deux adolescents et une vie bien remplie, comme tout le monde. Au début, elle montait un week-end sur deux, parfois plus pendant ses congés. Elle faisait ce qu’elle pouvait, je ne peux pas dire le contraire.
Mais au quotidien, c’était moi.
J’ai 47 ans, je suis conducteur de travaux dans une petite boîte du bâtiment. Je pars tôt, je rentre rarement à l’heure. Ma femme, Élodie, travaille à la mairie. On a deux enfants, Lucas qui entrait au lycée et Inès qui avait 10 ans à ce moment-là.
Pendant presque deux ans, j’ai essayé de faire tenir l’impossible dans mes journées. Passer chez maman avant le chantier pour préparer son pilulier. L’appeler à midi. Repasser le soir, vérifier le frigo, le courrier, les plaques de cuisson. Le samedi, faire ses courses, ses papiers, changer une ampoule, retrouver sa carte Vitale ou son chéquier. Il y avait aussi les nuits.
Elle appelait parfois à deux heures du matin parce qu’elle croyait que mon père n’était pas rentré. Ou parce qu’elle entendait des gens dans le jardin. Une nuit, elle m’a laissé un message très calme pour me dire qu’elle avait “mis le petit au lit”, sauf que le petit, c’était moi, et j’avais quarante-six ans.
Élodie ne me reprochait pas vraiment de m’occuper d’elle. Enfin, pas directement. Mais je voyais bien que tout reposait sur elle à la maison. Les devoirs, les rendez-vous chez le dentiste, les courses, les repas. Je rentrais, j’avais déjà la tête chez ma mère. Même quand j’étais là, je ne l’étais pas tout à fait.
Lucas a fini par me le dire un soir, sans colère. Il m’a demandé :
— Papa, Mamie elle est plus importante que nous ?
J’ai eu honte parce que je n’ai pas su répondre tout de suite.
L’accident est arrivé un mardi de novembre. Il pleuvait depuis le matin. J’étais sur un chantier à Fontainebleau quand une voisine de ma mère m’a appelé. Madame Boulanger, une dame adorable qui gardait un œil sur elle.
Elle avait vu de la fumée sortir par une fenêtre de la cuisine.
Quand je suis arrivé, les pompiers étaient déjà là. Ma mère était assise sur le trottoir, enveloppée dans une couverture grise. Elle avait une petite coupure au front et elle tremblait, mais elle ne semblait pas comprendre pourquoi tout le monde s’agitait.
Elle avait laissé une casserole sur le feu. En voulant l’attraper, elle s’était brûlée à la main, avait perdu l’équilibre et était tombée. Le feu n’avait pas pris dans la maison, heureusement. Mais la cuisine était noircie, l’odeur était insupportable, et sur le moment je n’ai vu qu’une chose : si Madame Boulanger n’avait pas été là, elle aurait pu mourir.
Aux urgences, ma mère m’a regardé longtemps avant de demander où était son mari.
Je lui ai répondu que papa était mort.
Elle s’est mise à pleurer comme si je venais de lui apprendre la nouvelle pour la première fois.
Le médecin nous a parlé de son autonomie, des risques à domicile, d’une évaluation gériatrique. Il n’a pas décidé à ma place, évidemment. Mais il a dit, avec beaucoup de précautions, que rester seule n’était probablement plus raisonnable.
J’ai commencé les démarches pour un EHPAD. Rien que de l’écrire, ça me serre encore la poitrine. J’avais l’impression de remplir des formulaires pour me débarrasser d’elle. Il fallait son dossier médical, les avis d’imposition, les relevés bancaires, les demandes d’aide. Il y avait des listes d’attente partout. Des établissements trop loin, trop chers, ou sans place avant plusieurs mois.
J’en ai trouvé un à quinze minutes de chez moi. Il n’était pas luxueux, mais propre, lumineux, avec un jardin et une unité protégée. La cadre de santé connaissait son dossier. Elle ne m’a rien vendu. Elle m’a juste dit qu’ils pouvaient assurer une présence continue, des repas adaptés, des soins, des activités, et surtout éviter qu’elle se mette en danger seule.
J’ai appelé Sophie pour lui annoncer que j’avais trouvé une place.
Elle a d’abord gardé le silence. Puis elle a dit :
— Donc c’est décidé sans moi.
J’ai essayé de lui expliquer l’accident, les nuits, les plaques, les fugues. Oui, elle avait déjà tenté de sortir en pyjama pour aller “chercher du pain” à six heures du matin. Sophie connaissait tout ça, je lui racontais presque chaque semaine.
Elle m’a coupé :
— Tu veux surtout retrouver ta petite vie tranquille.
Cette phrase m’a fait l’effet d’un coup dans le ventre.
Je lui ai répondu trop vite, trop fort, que si elle voulait prendre maman chez elle, je pouvais l’aider à organiser ça. Elle a dit que ce n’était pas le sujet. Qu’une mère ne se “place” pas comme un meuble devenu encombrant. J’ai raccroché parce que je tremblais de colère.
Le jour de l’entrée en EHPAD, maman était étonnamment calme. Elle avait mis son gilet bleu marine et demandé si elle allait en vacances. Élodie avait préparé sa valise avec ses chemisiers, ses chaussons et ses photos. J’avais pris son vieux poste radio, alors qu’elle ne savait plus vraiment s’en servir.
Quand nous sommes repartis, elle a voulu venir avec nous.
Elle n’a pas crié. C’était pire. Elle s’est contentée de tenir mon bras et de dire :
— Je rentre quand, Olivier ?
J’ai dit : “Bientôt, maman.”
C’était lâche. Je le sais. Mais je n’ai pas réussi à lui dire autre chose.
Sophie est venue trois semaines plus tard. Elle ne m’a quasiment pas parlé. Elle a trouvé que maman avait maigri, alors qu’elle avait toujours été mince. Elle a critiqué le plateau-repas, les horaires, la façon dont une aide-soignante lui parlait. Peut-être qu’elle avait raison sur certains détails. Moi aussi, je vois des choses qui me dérangent. Une fois, elle avait son gilet taché au goûter. Une autre fois, personne n’avait retrouvé son dentier pendant une journée entière.
Mais je vois aussi qu’elle dort. Qu’elle mange plus régulièrement. Qu’elle ne reste plus seule face à une plaque allumée. Il y a des jours où elle participe à un atelier de chansons et où elle sourit sur les photos envoyées par l’animatrice.
Et il y a des jours où elle me demande pourquoi je l’ai abandonnée.
Sophie et moi ne nous parlons presque plus en dehors de messages pratiques. Elle m’écrit parfois qu’elle va “se renseigner sur d’autres solutions”. Je lui réponds que je suis prêt à en discuter. Puis plus rien pendant des semaines.
Je ne crois pas avoir choisi la facilité. La facilité aurait été de continuer à dire que ça allait, jusqu’au jour où il serait arrivé quelque chose d’irréparable. Mais je ne peux pas non plus prétendre que j’ai fait ça uniquement pour elle. J’étais épuisé. Ma famille en souffrait. Je voulais rentrer chez moi sans avoir peur que le téléphone sonne.
Alors je vais la voir quatre ou cinq fois par semaine, parfois juste vingt minutes après le travail. Je lui apporte des clémentines, même si elle les oublie dans le tiroir de sa table de nuit. Je lui raconte les enfants. Elle m’écoute, ou elle fait semblant.
Hier, elle m’a appelé par le prénom de mon père. Puis elle m’a demandé si Sophie allait passer dimanche.
J’ai dit oui, parce que Sophie a annoncé qu’elle viendrait. J’espère seulement qu’elle viendra vraiment. Moi, dimanche, je serai là aussi. Pas pour régler quoi que ce soit. Juste parce que maman attendra quelqu’un.