« Il disait qu’il avait besoin d’air » : Ania s’est retrouvée seule avec leur nouveau-né pendant que Paweł s’éloignait
Je me suis mise à cacher les biberons sales dans le four.
Je ne sais même pas pourquoi. Peut-être parce que je n’avais plus la force de les laver tout de suite, et que je ne supportais pas de les voir sur le plan de travail. Peut-être parce que j’avais peur que Paweł rentre et pense que je ne gérais rien.
Sauf que Paweł ne rentrait presque plus, à ce moment-là.
Notre fille, Mila, avait trois semaines. Elle était minuscule, rouge de colère quand elle pleurait, avec des cheveux noirs qui restaient collés sur son front après les biberons. Pendant ma grossesse, Paweł était très présent. Il venait aux rendez-vous quand il pouvait, il avait monté le lit à barreaux dans notre petit deux-pièces à Montreuil, et il répétait à tout le monde qu’il allait être un papa poule.
Les premiers jours à la maternité, il était même plus anxieux que moi. Il vérifiait trois fois si Mila respirait. J’avais trouvé ça touchant.
Puis nous sommes rentrés à la maison, et tout est devenu très lourd très vite.
Mila dormait rarement plus de deux heures. J’allaitais au début, mais ça se passait mal. Elle perdait du poids, la sage-femme nous a conseillé de compléter avec des biberons. J’ai vécu ça comme un échec, même si je sais aujourd’hui que ce n’en était pas un. À l’époque, je pleurais dès qu’on me demandait comment ça allait.
Paweł avait repris le travail au bout de quelques jours. Il était magasinier dans une grande surface de bricolage, avec des horaires qui changeaient sans arrêt. Il rentrait fatigué, posait son sac près de l’entrée et restait debout dans le salon, comme s’il ne savait pas quoi faire de son propre corps.
Quand Mila se mettait à hurler le soir, il essayait parfois de la prendre. Mais au bout de cinq minutes, il me la rendait.
— Elle veut toi.
C’était devenu sa phrase.
Elle veut toi. Tu sais mieux faire. Je vais juste l’énerver. J’ai une réunion tôt demain. Je peux pas conduire comme ça sans dormir.
Et moi, je pouvais ?
Je ne le disais pas toujours. J’avais peur qu’il pense que je lui reprochais d’aller travailler alors qu’on avait besoin de son salaire. Mon congé maternité n’allait pas durer éternellement, et on avait déjà un crédit pour la voiture. Rien d’extravagant, juste une voiture d’occasion qu’on utilisait surtout pour aller voir mes parents dans l’Essonne ou sa mère à lui, plus loin.
Au début, Paweł s’enfermait dans la salle de bains longtemps. Ensuite, il a commencé à rester après son service pour « aider un collègue à finir ». Puis il allait courir.
Je ne lui reprochais pas de courir. Franchement, j’aurais aimé avoir la force de sortir dix minutes seule, moi aussi. Mais il partait parfois une heure et demie sans son téléphone, au moment précis où Mila commençait sa crise du soir.
Un mardi, il est rentré vers minuit. Je n’avais pas préparé de dîner. Je n’avais rien mangé non plus depuis l’après-midi, à part deux biscuits secs trouvés dans un tiroir.
Il a vu Mila endormie contre moi sur le canapé et il a parlé tout bas.
— Je peux plus respirer ici, Ania.
J’ai cru qu’il parlait de l’appartement, de nos vingt-sept mètres carrés, du linge qui séchait sur l’étendoir au milieu du salon, de l’odeur de lait caillé. Alors j’ai dit que moi non plus je ne respirais plus très bien.
Il a secoué la tête.
— Non, tu comprends pas. J’ai l’impression que dès que je passe la porte, je rate tout. Elle pleure. Toi tu pleures. Je sers à rien.
J’étais tellement épuisée que j’ai répondu méchamment.
— Ah, donc ta solution, c’est de servir à rien ailleurs ?
Il n’a pas crié. C’aurait peut-être été plus simple s’il avait crié. Il a juste pris son sac de sport et il est parti dormir chez son frère, à Saint-Ouen.
Le lendemain, il m’a envoyé : « J’ai besoin de quelques jours. »
Quelques jours. Cette phrase est restée affichée sur mon téléphone pendant des heures. Je la lisais entre deux biberons. Je la relisais quand Mila dormait sur moi et que je n’osais plus bouger. Je l’ai relue aux toilettes, avec la porte entrouverte parce que j’avais peur de ne pas l’entendre se réveiller.
Je n’ai pas appelé mes parents tout de suite. J’avais honte. Dans ma famille, on ne cache pas vraiment les problèmes, mais on essaie quand même d’abord de les régler entre nous. Et je ne voulais pas que mon père se mette à détester Paweł.
Au quatrième jour, Mila a pleuré presque sans pause toute la matinée. Pas de gros sanglots, plutôt ce cri aigu qui vous traverse le crâne. J’avais les mains qui tremblaient en préparant un biberon. J’ai posé le téléphone sur la table et j’ai appelé ma mère.
Je n’ai même pas réussi à dire bonjour correctement.
Une heure plus tard, mes parents étaient chez moi. Mon père avait apporté des courses : du pain, des yaourts, des clémentines, des pâtes, comme si la nourriture pouvait remettre de l’ordre dans ma vie. Ma mère a pris Mila contre elle et elle lui a parlé doucement en polonais. Mila s’est calmée presque tout de suite. Ça m’a fait pleurer encore plus, mais de soulagement cette fois.
Mon père a lavé tous les biberons sans faire de remarque. Il a juste demandé où était Paweł.
J’ai dit qu’il travaillait beaucoup.
Ma mère m’a regardée. Elle savait que je mentais, mais elle ne m’a pas forcée.
Ils sont restés deux nuits. J’ai dormi quatre heures d’affilée la première nuit. Quatre heures. Je me suis réveillée paniquée, persuadée qu’il était arrivé quelque chose à Mila. Ma mère était assise dans le salon avec elle, un plaid sur les genoux. Elle m’a dit :
— Elle va bien. Toi aussi, il faut que tu reviennes un peu.
Paweł est revenu le dimanche suivant. Il avait l’air maigre et gêné. Il a embrassé Mila, puis il m’a demandé si on pouvait parler.
Il a dit qu’il n’était pas parti parce qu’il ne nous aimait pas. Il a dit qu’il avait eu peur de faire du mal à Mila en s’énervant, peur de devenir comme son père, qui disparaissait des journées entières quand les choses allaient mal. Il m’a dit qu’il avait dormi chez son frère, travaillé, couru, tourné en rond. Il n’avait pas trouvé de solution miracle. Moi non plus.
Je l’ai écouté, mais je ne lui ai pas dit que ça suffisait.
Parce que ce n’était pas suffisant.
Je n’avais plus envie de passer mes journées à attendre de savoir s’il allait rentrer pour le bain, pour le biberon de vingt-deux heures, ou seulement quand tout serait calme et que Mila dormirait déjà. Je ne pouvais pas élever notre fille avec l’idée que son père était une aide exceptionnelle quand il arrivait à supporter d’être là.
Mes parents m’ont proposé de venir chez eux quelque temps. J’ai refusé sur le moment. Puis j’ai commencé à accepter qu’ils prennent Mila une après-midi, que ma mère vienne avec moi à la PMI, que mon père passe fixer une étagère sans demander si Paweł avait eu le temps.
Paweł vit toujours avec nous aujourd’hui. Il a pris rendez-vous avec un psychologue au centre médico-psychologique près de chez nous, après avoir longtemps dit qu’il n’en avait pas besoin. Il fait le bain de Mila trois soirs par semaine. Parfois il le fait vraiment, du début à la fin. Parfois il trouve encore une raison de s’échapper cinq minutes trop longtemps.
Je ne sais pas ce que notre couple va devenir. Je l’aime encore, mais ce n’est plus l’amour un peu idiot que j’avais avant la naissance de Mila. Maintenant, je regarde surtout ce qu’il fait.
Et j’ai commencé à mettre de côté une petite somme chaque mois sur un compte à mon nom. Pas pour le punir, ni parce que j’ai déjà décidé de partir. Juste parce que j’ai compris quelque chose pendant ces nuits-là : même quand je me sentais incapable de tenir debout, je trouvais quand même de quoi préparer le prochain biberon.
Mila vient d’avoir cinq mois. Elle dort un peu mieux. Ce matin, Paweł lui a mis son body à l’envers et elle a éclaté de rire quand il a essayé de lui enlever sans la réveiller.
Je les ai regardés depuis la cuisine. Puis j’ai lavé les biberons et je les ai rangés dans le placard, pas dans le four.