J’ai pris mon fils malade sous le bras et je suis partie chez ma mère après que mon mari m’a dit que “j’en faisais trop”
Je suis dans l’ancienne chambre de mon adolescence, chez ma mère, à Limoges. Il y a encore les rideaux à fleurs qu’elle n’a jamais voulu changer. Mon fils dort enfin dans le lit pliant, avec son doudou contre le visage et ce souffle irrégulier que je reconnaîtrais entre mille. Et moi, je n’arrive pas à dormir.
J’ai 36 ans et j’ai fui mon propre appartement comme si j’étais en danger. Le pire, c’est que le danger n’avait rien de spectaculaire. Pas de coup. Pas de cris tous les jours. Juste l’usure. L’épuisement. Et cette phrase de mon mari, Julien, lancée hier soir dans la cuisine, pendant que je préparais la liste des médicaments de Sacha.
« Franchement, Marion, tu en fais des caisses. »
Il l’a dit en ouvrant un yaourt, comme on parlerait de la pluie.
Je me suis arrêtée net. J’avais le stylo dans la main. Je venais de passer quarante minutes au téléphone avec le service de pédiatrie pour avancer un rendez-vous, parce que Sacha recommence à faire ses crises la nuit. J’avais déjà lavé les draps à cause des vomissements. J’avais appelé l’école pour prévenir de son absence. J’avais annulé une réunion au boulot. Encore.
Et lui me regardait comme si j’étais juste… excessive.
« Des caisses ? »
« Oui. Tu surveilles tout, tu stresses tout le monde, tu dors plus, tu m’agresses dès que je dis quelque chose. Il a un suivi, il est pris en charge. On dirait que tu veux être la seule à souffrir. »
Je crois que c’est cette dernière phrase qui m’a finie.
Comme si j’avais choisi ça. Comme si je faisais exprès d’être à bout, d’avoir des cernes jusqu’au menton, de connaître par cœur les horaires de la pharmacie de garde, de me réveiller au moindre petit bruit venant de la chambre de mon fils.
Sacha a 7 ans. Depuis bientôt deux ans, il a des problèmes de santé qui nous ont retourné la vie. Au début, on pensait à des virus à répétition, rien de plus. Puis il y a eu les examens, les allers-retours à l’hôpital, les crises qui arrivent sans prévenir, la peur quand son corps lâche d’un coup. Le genre de peur qui te vide les jambes.
Julien vient parfois aux rendez-vous importants. Enfin, « importants » selon lui. Le reste, c’est moi. Les ordonnances, les prises de sang, les appels, les papiers de la mutuelle, les absences à justifier, les nuits assise au bord du lit avec une bassine et une veilleuse. Même quand je suis au travail, je suis à moitié ailleurs.
Quand je lui demandais de prendre le relais, il soupirait.
« J’ai une réunion, Marion. »
« Je peux pas poser un jour comme ça. »
« Tu gères mieux que moi, de toute façon. »
Au début, j’ai accepté. J’ai même cru que c’était normal. Il fallait bien qu’un des deux tienne. Sauf qu’à force, je ne tenais plus du tout.
Il y a trois semaines, j’ai fait un malaise dans la salle de bain. Rien de grave, soi-disant. Fatigue, stress, alimentation irrégulière. Le médecin m’a regardée longtemps avant de me dire :
« Vous ne pouvez pas continuer comme ça, madame. »
Je suis rentrée avec cette phrase dans la tête. Le soir, Julien m’a demandé ce qu’on mangeait.
Je sais, dit comme ça, ça paraît presque ridicule. Mais c’est ça aussi, le réel. Tu sors d’un cabinet médical où on te dit stop, et chez toi on te demande si tu as pensé à racheter du gruyère.
Hier, après sa phrase, j’ai senti quelque chose se fermer en moi.
Je lui ai dit, très calmement :
« D’accord. Alors fais. Gère, toi. Appelle l’hôpital demain. Prépare les doses pour cette nuit. Réveille-toi s’il vomit. Explique à la maîtresse pourquoi il manque encore l’école. Pense au renouvellement de l’ordonnance. Fais juste deux jours. »
Il a haussé les épaules.
« Tu montes tout en épingle. Des parents avec des enfants malades, il y en a partout. »
J’ai eu l’impression de tomber.
Sacha était dans le salon, il dessinait. J’ai baissé la voix, mais j’avais les mains qui tremblaient.
« Tu crois que parce qu’il y en a d’autres, je n’ai pas le droit d’être fatiguée ? »
Julien a soufflé, agacé.
« Tu veux toujours avoir raison. »
Ce n’était même plus une dispute sur l’organisation. C’était pire. Il refusait de voir. Il refusait de me voir, moi.
Alors j’ai pris une valise. Deux pantalons pour Sacha, ses médicaments, le classeur avec les comptes rendus médicaux, le chargeur, le doudou bleu. Ma carte bancaire tremblait dans ma main quand j’ai pris les billets de train. Ma mère a juste dit au téléphone :
« Viens. Je prépare la chambre. »
Dans le TGV ce matin, Sacha avait la tête sur mes genoux. Il était pâle. Il m’a demandé :
« On rentre quand à la maison ? »
Je lui ai caressé les cheveux.
« Je sais pas encore, mon cœur. »
Et c’était vrai. Je ne sais pas.
Julien m’a envoyé six messages depuis hier. D’abord : « Tu exagères. » Puis : « Tu punis tout le monde pour une dispute. » Ensuite : « Réponds, c’est immature. » Et il y a une heure : « Tu pourrais au moins me dire si Sacha va bien. »
Pas une seule fois il n’a écrit : pardon. Pas une seule fois : j’ai compris. Pas même : repose-toi.
Ma mère, elle, ne parle pas beaucoup. Elle a posé une assiette de gratin sur la table, elle a pris Sacha dans ses bras sans faire de grands discours. Après, dans la cuisine, elle m’a dit doucement :
« Tu n’es pas partie pour le punir. Tu es partie parce que tu n’en pouvais plus. C’est pas pareil. »
J’ai pleuré debout, devant l’évier. Comme une idiote. Enfin non, pas comme une idiote. Comme quelqu’un qui a trop retenu.
Le plus dur, ce n’est même pas la fatigue. C’est de vivre avec un homme qui voit tout ce que tu portes et qui choisit quand même de l’appeler exagération. Je peux supporter les nuits blanches, les urgences, les trains, les lessives à 3 heures du matin. Mais partager ma vie avec quelqu’un qui minimise tout jusqu’à me faire douter de ma propre réalité… ça, je ne sais plus.
Est-ce qu’un couple peut tenir quand l’un s’épuise et que l’autre regarde ailleurs ?
Vous, vous resteriez… ou vous considéreriez que certaines absences pèsent plus lourd que n’importe quelle trahison ?