« J’ai enfin acheté mon appartement… mais je crois que j’ai perdu ma famille pour y arriver »
Le premier prélèvement de mon crédit est passé le 5 février. 736 euros et quelques centimes.
J’ai regardé l’application de ma banque pendant une bonne minute, comme si le chiffre allait se remettre à clignoter ou qu’on allait m’appeler pour dire qu’il y avait eu une erreur. C’était le premier mois de ma vie où je payais pour quelque chose qui était à moi. Enfin, à la banque pendant vingt-cinq ans, évidemment, mais quand même.
J’ai 47 ans, je conduis des camions de livraison pour une boîte près de Limoges. Rien de honteux, je travaille, mais après mon divorce j’ai eu deux locations en quatre ans. Une fois parce que le propriétaire récupérait le logement pour sa fille, une autre fois parce que le loyer a augmenté au moment où je ne pouvais pas suivre. À chaque visite d’appartement, je me sentais un peu plus petit. On vous demande vos fiches de paie, votre avis d’imposition, si vous avez un garant à votre âge… J’avais l’impression d’être toujours en train de prouver que je ne serais pas un problème.
Donc oui, le jour où j’ai signé pour ce T2 à Panazol, j’ai eu la gorge serrée. C’est pas grand. Deux pièces, une cuisine ouverte, un balcon qui donne sur un parking et une pharmacie. Mais il y a une porte que je peux fermer sans avoir peur de recevoir un congé six mois plus tard.
Le problème, c’est que l’apport venait de la vente de la maison de ma mère.
Et depuis cette vente, ma sœur Claire ne me parle plus.
Notre mère est morte il y a un peu plus d’un an. Elle avait 78 ans. Les dernières années, elle avait Parkinson et elle ne sortait quasiment plus. Claire habitait déjà dans la maison, à Aixe-sur-Vienne. Au départ, elle était revenue après sa séparation, « temporairement », comme elle disait. Puis maman est tombée malade, et les années ont filé.
Je vais être honnête : Claire a fait beaucoup. Les rendez-vous médicaux, les médicaments, les courses, les nuits où maman appelait parce qu’elle croyait entendre quelqu’un dans le jardin. Je ne vais pas raconter que j’étais là tous les jours. J’y allais le dimanche, j’emmenais maman déjeuner quand elle en avait encore la force, je faisais des réparations dans la maison. Mais le quotidien, c’était Claire.
En même temps, Claire ne payait pas de loyer. Maman réglait les factures de la maison, parfois même les courses. Et moi, après mon divorce, je dormais sur le canapé d’un copain en attendant de trouver une location correcte. Je sais que ce n’est pas très beau à dire maintenant, mais je lui en voulais un peu de cette sécurité qu’elle avait. Pas parce qu’elle s’occupait de maman. Parce que, dans ma tête, elle avait une place à laquelle je n’aurais jamais eu droit.
Quand maman est décédée, il n’y avait pas de testament. La maison devait être partagée entre nous deux. Chez le notaire, tout avait l’air simple sur le papier. Sauf qu’une maison, ce n’est jamais juste des mètres carrés et une estimation.
Claire voulait la garder.
Elle disait qu’elle pouvait me racheter ma part. Elle avait trouvé une conseillère bancaire, elle avait demandé un prêt. Mais il fallait du temps, des justificatifs, et son dossier n’était pas très solide. Elle travaillait à mi-temps dans une boulangerie depuis des années. Elle avait aussi un petit crédit voiture.
Moi, j’avais repéré l’appartement où je vis maintenant. Il était dans mon budget seulement si j’avais un apport conséquent. L’agent immobilier m’avait prévenu qu’il y avait d’autres visites. J’avais peur de le laisser passer et de repartir pour des années de location. J’en étais presque malade, à imaginer le propriétaire de mon deux-pièces actuel vendre, ou augmenter encore le loyer.
Claire me demandait trois mois. Puis elle m’en a demandé six.
Je lui ai répondu qu’on ne pouvait pas bloquer une succession indéfiniment. C’était vrai. Mais ce n’était pas toute la vérité. La vérité, c’est que je ne supportais plus d’attendre.
Un soir, elle a posé une chemise cartonnée sur la table de la cuisine de maman. Les papiers de la banque dépassaient.
— Ils peuvent peut-être suivre, Samuel. Il faut juste que tu me laisses le temps.
J’ai regardé autour de moi. Le vieux buffet, les rideaux que maman avait lavés cent fois, le calendrier de la pharmacie avec encore le mois de novembre affiché. J’ai dit que j’étais désolé, mais que j’avais besoin de vendre.
Claire n’a pas crié. C’est peut-être ça qui me reste le plus. Elle a juste demandé :
— Tu as besoin de vendre, ou tu as besoin que je parte ?
J’ai eu envie de répondre que ce n’était pas pareil. Mais je n’ai rien répondu.
On a mis la maison en vente. Elle est partie vite, beaucoup trop vite à mon goût maintenant. Un couple de trentenaires, avec un bébé, a fait une offre au prix. Claire a dû trouver un appartement en location dans l’urgence. Je l’ai aidée à descendre des cartons, oui. Je lui ai même prêté ma camionnette de service un samedi, avec l’accord de mon chef.
Mais entre nous, c’était terminé avant même que les cartons soient chargés.
Le jour de la signature définitive, Claire est restée très droite chez le notaire. Elle a signé, elle a récupéré ses documents, elle a dit au revoir à tout le monde. Dans la rue, je lui ai proposé qu’on aille boire un café. Elle a regardé son téléphone et elle m’a répondu qu’elle devait rejoindre sa fille.
Depuis, ma nièce répond rarement à mes messages. Pour Noël, j’ai envoyé un panier gourmand à Claire. Elle m’a remercié par un texto très correct, presque administratif. « Bien reçu, merci. » C’était tout.
Je ne dis pas que je n’ai rien fait de mal. J’aurais pu attendre davantage. J’aurais peut-être dû accepter que son travail auprès de notre mère valait plus que ce que je voulais reconnaître. Mais j’avais peur, moi aussi. Peur de finir avec mes cartons dans un box, de dépendre encore de quelqu’un, de ne jamais avoir un endroit stable.
Et puis il y avait l’argent, évidemment. Il faut arrêter de faire comme si ça ne comptait pas. Ma part m’a permis d’acheter. Sans elle, je serais probablement encore en train d’écumer Leboncoin et de demander à des agences si elles acceptent les contrats en intérim, alors que je suis en CDI depuis onze ans.
Il y a deux semaines, Claire m’a appelé. J’ai décroché tout de suite. J’ai cru qu’elle voulait parler de nous.
Elle avait retrouvé une facture d’assurance au nom de maman et voulait savoir si je l’avais réglée. On a parlé quatre minutes, pas plus. Avant de raccrocher, elle m’a dit qu’elle s’habituait à son appartement, qu’il était plus petit mais qu’au moins elle n’avait plus le jardin à entretenir.
J’ai dit que c’était bien.
Après l’appel, je suis resté assis dans ma cuisine, avec le lave-vaisselle qui bipait parce qu’il avait fini. Je me suis levé, j’ai rangé les assiettes, puis j’ai fermé les volets.
Mon appartement est calme. C’est exactement ce que je voulais.
Certains soirs, pourtant, ce calme ressemble moins à de la sécurité qu’à quelque chose que j’ai acheté trop cher.