« Je pensais avoir une compagne, mais je me suis retrouvé seul à porter une famille qui n’était pas la mienne »

Le mardi soir, je faisais les courses pour ma belle-mère sans même y réfléchir.

J’avais une liste envoyée par WhatsApp, avec du lait demi-écrémé, des compotes sans morceaux, du jambon, des protections, du pain de mie. Je connaissais le rayon et la marque des biscuits qu’elle aimait. Ce n’était pas grand-chose, en soi. C’est justement comme ça que ça s’est installé : par des petites choses qu’on ne remarque plus.

Je m’appelle Stéphane, j’ai 46 ans, je vis près d’Angers et je travaille comme technicien de maintenance dans une entreprise agroalimentaire. J’ai été marié une première fois, assez jeune. Pas d’enfants. Avec Élodie, ma compagne actuelle, ça fait presque huit ans. Elle est auxiliaire de vie, elle a 43 ans, et elle a deux filles adultes d’une première relation, Manon et Clara.

Au début, je trouvais notre équilibre plutôt simple. Élodie avait un caractère direct, elle savait ce qu’elle voulait. Moi, j’étais plus tranquille, parfois trop. On ne vivait pas dans le luxe, mais on avait notre pavillon, un crédit encore pour quelques années, une vieille Clio qui roule très bien, et on arrivait à partir une semaine en Vendée l’été quand on s’organisait.

Sa mère, Françoise, vivait seule dans un appartement à quinze minutes de chez nous. Une femme qui avait toujours beaucoup donné, disait Élodie. Veuve depuis longtemps, ancienne employée de cantine. Elle pouvait être charmante, très drôle même, mais elle avait aussi l’art de faire comprendre qu’on n’en faisait jamais assez sans vraiment le dire.

Quand elle a commencé à avoir des soucis de santé, il y a un peu plus de deux ans, personne n’a parlé clairement de ce qu’il fallait mettre en place. Il y a eu une chute dans sa salle de bains, puis une hospitalisation assez courte. Rien de catastrophique, mais elle ne pouvait plus rester complètement seule certains jours.

Élodie travaillait tôt, parfois le week-end. Ses filles avaient leur vie : Manon était en alternance à Nantes et Clara venait d’avoir un bébé. Alors, naturellement, je me suis proposé pour l’accompagner à un rendez-vous médical.

Après, il y en a eu un autre. Puis récupérer une ordonnance à la pharmacie. Puis aller voir si son volet roulant était réparé. Puis l’aider à comprendre un courrier de la mutuelle. J’avais l’impression d’être utile. Élodie me disait : « Heureusement que tu es là. » Et je crois que cette phrase me suffisait.

Le problème, c’est qu’elle a fini par vouloir dire autre chose.

Au bout de quelques mois, Élodie ne demandait plus vraiment. Elle m’écrivait : « Maman n’a plus de café, tu peux passer ? » ou « Tu finis à 16 heures, tu pourrais l’emmener à Saint-Barth ? » Je disais oui, même les jours où j’avais envie de rentrer, d’enlever mes chaussures, de regarder n’importe quoi à la télé sans parler à personne.

Je sais bien que ça paraît égoïste écrit comme ça. Françoise n’avait pas choisi de vieillir ni d’avoir mal partout. Élodie non plus n’avait pas choisi d’avoir une mère dépendante. Mais moi, je n’avais pas choisi de devenir son aidant principal.

Un samedi, nous devions aller à Tours voir mon frère, que je ne vois déjà pas assez. Il fêtait ses cinquante ans, il avait réservé un restaurant. Deux jours avant, Françoise a appelé : elle avait besoin d’être accompagnée pour acheter des chaussures adaptées, parce qu’elle avait les pieds gonflés.

Élodie m’a regardé et a dit :

— Tu peux l’emmener samedi matin ? Ce ne sera pas long.

Je lui ai rappelé pour Tours. Elle a soufflé, comme si je compliquais exprès les choses.

— Stéphane, ma mère ne peut pas attendre parce que ton frère fait un déjeuner.

J’ai fini par emmener Françoise. Le magasin était à l’autre bout de la zone commerciale, il y avait du monde, elle ne trouvait rien qui lui convenait. On est rentrés à presque treize heures. Nous avons raté le restaurant. Mon frère a été correct au téléphone, mais j’entendais bien qu’il était déçu. Sa femme avait préparé un gâteau. J’ai dit que j’avais eu un imprévu.

Je n’ai pas dit lequel.

Le soir, j’ai tenté d’en parler à Élodie. Pas pour lui reprocher sa mère, juste pour dire que je voulais qu’on se répartisse les choses autrement. Elle a répondu qu’elle faisait déjà tout ce qu’elle pouvait. Ce qui était vrai. Puis elle a ajouté :

— Tu voudrais que je fasse quoi ? Que je la laisse se débrouiller ?

C’était toujours ça, le piège. Si je demandais une limite, cela devenait comme si je demandais l’abandon de Françoise.

Après cette conversation, je me suis tu pendant des semaines. Peut-être que je suis lâche. Ou peut-être que j’avais peur de passer pour le type qui ne supporte pas que sa compagne s’occupe de sa mère. Dans notre entourage, il y a des phrases toutes faites : « La famille, c’est sacré », « Quand les parents vieillissent, on doit être là », « Toi au moins, tu as du temps ». Comme si mes heures n’avaient pas de poids parce que je n’avais pas d’enfants.

Il y avait aussi l’argent. Françoise touchait une petite retraite, et l’APA ne couvrait pas tout. Au début, j’avançais vingt ou trente euros, une livraison de courses, un taxi. Après, c’est devenu une facture de chauffage réglée « en attendant », puis un aspirateur parce que le sien avait rendu l’âme. Élodie disait qu’on nous rembourserait quand la pension tomberait. Parfois oui. Souvent non. Je ne tenais pas les comptes, par honte presque.

Le déclic a été ridicule. Une histoire de dimanche midi.

Manon et Clara étaient venues déjeuner avec leurs conjoints. Françoise était là aussi. J’avais passé la matinée à cuisiner parce qu’Élodie avait travaillé la veille et qu’elle était fatiguée. À un moment, Françoise a dit, devant tout le monde :

— Stéphane, tu me conduiras lundi chez le podologue. Élodie m’a dit que tu étais libre.

Je ne savais même pas qu’il y avait un rendez-vous. J’ai regardé Élodie. Elle évitait mes yeux.

J’ai répondu que lundi, j’avais prévu de poser une journée pour aller voir mon père. Il venait d’être opéré de la cataracte et je devais l’aider à rentrer chez lui.

Françoise a fait une petite moue.

— Ah. Bon. Ton père a quelqu’un, lui.

Je crois que c’est cette phrase qui m’a vidé. Pas mis en colère tout de suite. Vidé.

J’ai dit, assez sèchement :

— Mon père est aussi ma famille.

Il y a eu un silence. Clara a baissé les yeux. Manon a commencé à débarrasser alors qu’on n’avait pas fini. Élodie m’a suivi dans la cuisine et m’a demandé pourquoi je « faisais une scène » devant ses filles.

Je lui ai dit que ce n’était pas une scène. Que ce qui me faisait mal, c’était qu’elle décide à ma place, puis qu’elle me laisse porter le mauvais rôle quand je refusais. Que je ne pouvais plus vivre avec l’impression d’être bon uniquement quand je rendais service.

Elle a pleuré. Moi aussi, après, dans la salle de bains, très bêtement, parce que je déteste pleurer devant les gens.

Elle m’a dit qu’elle se sentait seule depuis la dégradation de l’état de sa mère. Que ses filles l’aidaient peu. Que je ne comprenais pas la peur de voir disparaître sa mère. J’ai reconnu que non, je ne la comprenais probablement pas assez.

Mais elle ne comprenait pas non plus que je commençais à appréhender chaque vibration de mon téléphone.

Depuis, on a fait un planning. Sur le papier, c’est mieux. Les filles prennent un passage chacune dans la semaine. Élodie appelle davantage une aide à domicile et a repris rendez-vous avec l’assistante sociale de l’hôpital, même si Françoise refuse encore certaines choses.

Dans les faits, il y a toujours des urgences. Un volet bloqué, une course oubliée, une angoisse le soir. Élodie me demande moins, mais quand elle le fait, je vois bien son visage se fermer si j’hésite.

Lundi, je suis allé chez mon père. Il m’a ouvert en peignoir, avec ses lunettes noires et une casserole brûlée sur la plaque. On a mangé des pâtes trop cuites. Mon téléphone a sonné trois fois pendant le repas. Je l’ai retourné, écran contre la table.

Je ne sais pas encore si c’était une limite saine ou si, au fond, je commence simplement à me protéger trop tard.