Depuis que mon mari est mort, on me reproche d’aimer trop mes chiens… pendant que mon propre fils baisse les yeux

Je vis seule dans mon pavillon à Melun depuis presque trois ans. Quand Gérard est mort, la maison s’est mise à sonner creux d’un seul coup. Même le frigo faisait un bruit triste. Les voisins disaient tous la même chose, qu’il fallait sortir, voir du monde, reprendre un rythme. C’est facile à dire quand on rentre le soir et qu’il y a quelqu’un qui vous demande si vous avez pensé au pain.

Moi, il me restait Nougat et Biscotte. Deux chiens pas très jeunes, pas très beaux non plus, mais vivants, eux. Ils me suivent partout. Ils me regardent comme si j’étais encore utile à quelqu’un. Alors oui, je leur achète des croquettes vétérinaires. Oui, des friandises aussi. Parce que Biscotte a l’estomac fragile et que Nougat a des soucis aux reins. Ce n’est pas du luxe, c’est leur santé. Et puis… ça me tient debout, voilà.

Le problème, c’est Élodie, ma belle-fille.

Au début, elle ne disait rien en face. Juste des petites phrases, en vidant le lave-vaisselle ou en mettant les manteaux aux enfants.

« C’est fou ce que ça coûte, les animaux, maintenant. »

Ou alors :

« Nous, à ce prix-là, on ferait la cantine de Louise pour deux mois. »

Je faisais semblant de ne pas comprendre. On fait ça souvent, à mon âge. Pas parce qu’on est bête. Parce qu’on veut éviter l’humiliation.

Un dimanche, ça a éclaté pour de bon. J’avais apporté un gratin de courgettes, un poulet rôti, des compotes, des yaourts, des feutres pour Arthur et un jogging pour Louise que j’avais trouvé en promotion. Je posais les sacs dans la cuisine quand Élodie a regardé le paquet de friandises qui dépassait de mon cabas.

Elle a soufflé du nez.

« Même pour eux, vous prenez des marques spéciales. »

J’ai dit :

« Pardon ? »

Elle a haussé les épaules, mais avec ce ton-là, sec, qui claque.

« Non, rien. C’est juste que parfois, j’aimerais qu’on pense un peu plus aux enfants qu’aux chiens. »

J’ai senti mes joues chauffer d’un coup. J’avais encore mon manteau sur le dos.

« Je viens quand même tous les dimanches avec à manger », j’ai répondu. « Et je ne vous ai jamais rien refusé pour les petits. »

Elle s’est retournée vers l’évier.

« Oui, enfin, quand ça vous arrange. »

Cette phrase-là, elle m’a traversée comme une lame. Quand ça m’arrange ? Comme si je faisais mes courses pour le plaisir d’être applaudie. Comme si je n’avais pas passé des nuits à compter, à me demander combien garder pour le fioul, combien pour les médicaments, combien pour Noël.

Julien était là. Mon fils. À deux mètres.

Il a ouvert le frigo, il l’a refermé. Il a pris un verre d’eau. Il n’a rien dit.

Rien.

Je crois que c’est ça qui m’a le plus abîmée.

Après, j’ai continué à venir. Bêtement peut-être. Avec un hachis parmentier, des pâtes au saumon, des steaks hachés au congélateur, des biscuits pour le goûter. Je me disais qu’Élodie finirait par voir que je ne suis pas contre eux. Que je fais ce que je peux, avec ma retraite de secrétaire et la pension de réversion de Gérard. Je ne roule pas sur l’or, moi non plus. J’ai juste une maison payée à force de se priver pendant trente ans.

Mais plus j’apportais, plus son regard se durcissait.

Un jour, Louise m’a dit tout bas dans l’entrée :

« Maman a dit que t’aimais mieux tes chiens que nous. »

J’ai eu un trou dans la poitrine. Un vrai.

Je me suis accroupie comme j’ai pu, avec mes genoux qui grincent.

« Ne dis pas ça, ma chérie. Jamais de la vie. »

Mais le soir, chez moi, j’ai pleuré dans la cuisine avec Nougat couché sur mes pieds. Je me suis demandé si je donnais cette impression-là. Si mon attachement à eux était devenu ridicule, déplacé. Une vieille dame qui reporte tout sur ses bêtes, ça fait vite pathétique aux yeux des autres.

Puis il y a eu ce fameux mardi. Julien est passé seul, ce qui est rare. Il avait mauvaise mine. Il tournait sa cuillère dans son café sans boire.

Je lui ai demandé franchement :

« Tu penses comme elle ? »

Il a levé les yeux vers moi, épuisé.

« Maman… elle est à bout. Les factures, la cantine, le centre aéré, tout augmente. Elle t’en veut parce qu’elle pense que tu pourrais aider davantage. »

« Davantage ? »

J’ai ri, mais un rire moche.

« Je fais déjà les courses, les plats, les anniversaires, les chaussures parfois. Tu voudrais quoi, que je vende la maison ? »

Il n’a pas répondu tout de suite. Et ce silence, encore.

Puis il a dit une chose que je n’arrive pas à oublier :

« Elle ne comprend pas que tu puisses mettre 90 euros chez le vétérinaire sans réfléchir, alors qu’on doit fractionner le paiement de la cantine. »

Sans réfléchir. Ça aussi, c’était faux. Je réfléchis à tout. Seulement moi, quand Nougat ne mange plus, j’ai peur. Parce que si eux disparaissent aussi, je rentre dans quoi le soir ? Dans quoi ?

Je me suis entendue répondre :

« Mes chiens ne me demandent pas de choisir entre aimer et me justifier. »

Julien a baissé la tête. Il a compris, je crois. Mais comprendre, ce n’est pas agir.

Dimanche dernier, je n’y suis pas allée. Pour la première fois. J’ai préparé un bœuf bourguignon, puis je l’ai mis au congélateur. J’ai regardé l’heure passer. Personne n’a appelé avant 19 h 40.

C’était Julien.

« Tu aurais pu prévenir. »

Pas bonjour, rien.

Alors j’ai dit calmement, avec la voix qui tremblait quand même :

« Je ne suis pas un porte-monnaie, ni une cuisine ambulante. Et je ne laisserai plus personne me faire honte parce que je m’attache à deux êtres vivants qui me tiennent compagnie quand tout le monde a autre chose à faire. »

Au bout du fil, il y a eu un grand blanc. Puis il a soufflé :

« Tu exagères. »

J’ai raccroché. Oui, j’ai raccroché à mon propre fils.

Depuis, je regarde mon téléphone et je n’ose presque plus le toucher. Je culpabilise, bien sûr. Pour les enfants surtout. Mais au fond de moi, quelque chose s’est durci aussi. Je ne demande rien à personne. Je paie mes factures. Je gère mon chagrin comme je peux. Pourquoi faudrait-il que je rende des comptes sur le prix des croquettes pour avoir le droit d’être leur grand-mère ?

Est-ce que je suis devenue égoïste… ou est-ce qu’on m’a simplement appris trop longtemps à me taire pour garder la paix ?

Dites-moi franchement, vous auriez continué à aider en encaissant tout ça, ou vous auriez fini par dire stop, vous aussi ?