« À table, ils faisaient comme si j’étais des leurs… puis j’ai compris que ma place n’existait plus »
J’ai retiré mon nom du groupe WhatsApp familial un dimanche soir, entre deux pubs à la télé et une assiette de soupe que je n’avais même pas finie.
Je suis resté un bon moment à regarder l’écran avant d’appuyer. Ce n’était pas un grand geste. Personne n’a dû s’effondrer en le voyant. Mais j’avais les mains qui tremblaient comme si j’allais annoncer quelque chose de grave.
J’ai 57 ans, je vis seul à Limoges depuis mon divorce, et je travaille encore comme agent de maintenance dans un lycée. Je ne suis pas malheureux tous les jours. J’ai mes collègues, je vais voir jouer le club de rugby du quartier quand il fait beau, et ma fille Inès, 26 ans, m’appelle régulièrement. Elle vit à Bordeaux, elle a sa vie, c’est normal.
Seulement, depuis quelque temps, j’avais l’impression d’être devenu celui qu’on tolère dans la famille plutôt que celui qu’on attend.
On est trois enfants. Mon frère aîné, Laurent, est expert-comptable à Poitiers. Ma sœur, Sophie, tient une pharmacie avec son mari près d’Angoulême. Moi, j’ai toujours été le plus… disons le moins impressionnant sur le papier. J’ai commencé à travailler tôt, après un BEP. À l’époque, ça ne me posait pas de problème. Notre père était routier, notre mère faisait des ménages, et on ne parlait pas beaucoup de réussite. On faisait ce qu’on pouvait.
Au début, après le décès de nos parents, on s’est même rapprochés. Il y avait la maison à vider, les papiers, les meubles dont personne ne savait quoi faire. Laurent gérait les rendez-vous chez le notaire, Sophie préparait des cartons, et moi je faisais les allers-retours avec ma camionnette. C’était simple.
Puis il y a eu la vente de la maison. Ce n’était pas une fortune, mais Laurent et Sophie voulaient placer leur part. Moi, j’avais besoin de changer de voiture. La mienne commençait à me coûter cher et je faisais cinquante minutes de route par jour.
Sophie avait dit, devant tout le monde :
— Enfin, fais ce que tu veux, Jérôme. Mais après, ne viens pas dire que tu n’as rien mis de côté.
Ce n’était pas faux. Mais elle l’avait dit avec ce petit sourire que je connais depuis qu’on est enfants. Celui qui veut dire : “Tu es toujours le même.”
À partir de là, j’ai commencé à entendre plus de choses. Ou peut-être que je les entendais déjà avant, mais je laissais passer.
Quand Laurent parlait de ses vacances au Portugal, il me demandait si, moi aussi, j’allais « partir quelque part cette année ou rester dans le coin ». Quand je répondais que j’allais peut-être faire quelques jours chez Inès, il disait :
— C’est déjà bien, ça évite les dépenses inutiles.
Toujours sur le ton de la blague. Toujours avec quelqu’un pour rire juste après. Et si je faisais la tête, on me répondait que j’étais susceptible.
Le pire, ce n’était même pas l’argent. Je sais que je gagne moins qu’eux. Je ne leur envie pas leur maison, leurs voitures ou leurs séjours. Enfin, ce serait mentir de dire que ça ne me pique jamais un peu, mais ce n’est pas le fond du problème.
Le fond, c’est que j’avais le sentiment que tout ce qui venait de moi était vu comme approximatif. Mon avis sur la vente d’un terrain, sur la maison de retraite de notre tante, même sur le choix d’un restaurant pour Noël. On me demandait mon opinion après avoir déjà décidé.
Et moi, pour ne pas faire d’histoires, je répondais : « Faites comme vous voulez. »
C’était devenu ma phrase.
En novembre dernier, Sophie a organisé les 80 ans de notre tante Monique. Un déjeuner dans une salle communale, avec les cousins, les enfants, les petits-enfants. J’avais proposé de donner un coup de main le matin. Sophie m’a dit que ce n’était pas la peine, qu’ils avaient déjà tout prévu.
Je suis arrivé à midi avec une boîte de chocolats et une enveloppe pour tante Monique. Il y avait des marque-places sur les tables. Le mien était tout au bout, près de la porte de la cuisine, avec deux cousins que je vois une fois tous les cinq ans.
Inès était installée à la table de Laurent, avec les petits-enfants de Sophie et leurs conjoints. Elle m’a fait signe de la main, un peu gênée. Je l’ai vue regarder autour d’elle, comme si elle cherchait à comprendre pourquoi je n’étais pas avec eux.
Je me suis dit que ce n’était qu’un plan de table. Franchement, un plan de table. Il y a pire dans la vie.
Mais pendant le repas, Laurent a levé son verre pour remercier « ceux qui ont vraiment porté l’organisation ». Il a cité Sophie, son mari, les enfants de Sophie, même le voisin qui avait prêté une machine à café. Pas un mot sur moi. Alors que je n’avais rien organisé, oui, mais je faisais partie de la famille quand même. C’est idiot à dire, mais j’attendais peut-être juste ça : être inclus sans avoir à mériter ma chaise.
Après le dessert, Inès est venue me voir dehors, près des voitures.
— Papa, ça va ?
J’ai répondu que oui. Elle m’a regardé longtemps et elle a dit :
— Tu dis toujours oui quand ça ne va pas.
Ça m’a agacé. Pas contre elle. Contre le fait qu’elle ait raison.
Une semaine plus tard, j’ai appris par Facebook que Laurent et Sophie avaient emmené tante Monique passer deux jours dans un gîte, avec leurs familles. Inès était invitée aussi, mais elle travaillait ce week-end-là. Moi, personne ne m’avait proposé de venir.
J’ai appelé Sophie. Pas pour crier. Je ne suis pas quelqu’un qui crie facilement.
Elle a soufflé avant même que je termine ma phrase.
— Jérôme, ce n’était pas contre toi. On a fait ça un peu à l’arrache.
— À l’arrache, mais vous avez eu le temps d’inviter Inès.
— Parce qu’on savait qu’elle aimerait voir tante Monique. Toi, on s’est dit que tu préférais être tranquille.
J’ai demandé qui avait décidé ça à ma place. Elle n’a pas répondu tout de suite.
Puis elle a dit que j’étais compliqué depuis quelque temps, que tout devenait un reproche avec moi. Que Laurent et elle en avaient assez de marcher sur des œufs. J’ai eu envie de lui rappeler toutes les fois où j’avais avalé mes remarques pour ne pas plomber les repas. Mais j’ai raccroché avant.
Le soir même, Laurent m’a envoyé un message : « Tu pourrais faire un effort. Sophie était très mal. »
C’est là que j’ai quitté le groupe.
Depuis, ma sœur m’a écrit deux fois. Elle demande si je boude encore. Mon frère, rien. Inès me dit de ne pas laisser les choses pourrir, mais elle ne me pousse pas non plus à retourner m’excuser. Elle sait que je peux être fermé, je le reconnais. Peut-être que j’ai laissé s’installer le rôle de celui qui ne dit jamais rien, puis je leur en veux d’avoir cru à ce personnage.
Dimanche prochain, c’est l’anniversaire de Laurent. J’ai reçu une invitation par message, très polie, avec l’heure et l’adresse. Pas un mot sur notre dispute.
J’ai acheté son cadeau il y a trois jours : une bouteille de whisky qu’il aime bien. Elle est encore dans le coffre de ma voiture, dans son sac en papier.
Je ne sais pas si j’irai. Ce qui me fait le plus peur, ce n’est pas qu’ils recommencent leurs petites phrases. C’est d’y aller, de sourire comme avant, et de comprendre que je suis prêt à accepter n’importe quelle place du moment qu’on me laisse une chaise.