Des mains qui tremblent encore d’amour

— Mamie, je t’ai dit qu’il ne fallait pas !

C’est Léa qui crie, mon cœur se serre. Son masque remonté jusqu’aux yeux, elle recule précipitamment, comme si je venais de commettre un crime. Pourtant, tout ce que j’ai fait, c’est prendre sa main chaude dans mes doigts tremblants, guidée par ce vieux réflexe de douceur, un acte simple, presque involontaire. Et me voilà face à elle, figée dans mon salon aux rideaux vitrail, coupable de trop aimer.

Aujourd’hui, ma fille Claire m’a laissée seule avec Léa pour qu’elles puissent « profiter de mamie en sécurité ». Sécurité, c’est le mot qui plane sur nous depuis des mois, une ombre qu’on ne chasse plus. Les téléviseurs français ne cessent de répéter les recommandations : protéger les personnes vulnérables, ne pas se toucher, éviter les embrassades, même dans la famille. Mais comment vivre en mesure-barrières quand on a passé sa vie à aimer sans compter ?

Léa, malgré ses quinze ans, a pris ce rôle de gardienne très à cœur. Quand je vois sa silhouette fine, plantée là, entre le canapé et la fenêtre, je vois toute la France de ces jours incertains : tendue, partagée entre le devoir et la tendresse. Sa voix vacille, et la mienne aussi, alors que j’essaie de réparer.

— Laisse, ma chérie… J’ai agi sans réfléchir. Je voulais juste sentir que tu étais là.

Mais c’est larmes contre larmes, elle se détourne, regarde sa montre connectée — cadeau de Noël dernier, déjà complice de toutes ses anxiétés. Le silence bourdonne, trop lourd pour nos deux cœurs fatigués.

Depuis la mort de Pierre, il y a cinq ans, la maison me semble un peu plus grande chaque jour, et moi, un peu plus petite. Les visites de ma famille sont devenues rituelles et précieuses, mais, depuis la pandémie, elles ne servent plus qu’à vérifier si je suis « en sécurité ». Je sens qu’on me regarde d’un autre œil, comme si, du jour au lendemain, je m’étais muée en bombe à retardement. Je suis à la fois trésor à protéger et menace potentielle. Quelle ironie !

Rentrée du marché, Claire a trouvé Léa et moi assises à deux mètres l’une de l’autre, la télévision en bruit de fond, nos mains sur nos genoux, prisonnières de la peur. Elle dépose ses sacs à l’entrée et pose sur moi ce regard inquiet qui en dit long.

— Tout va bien, maman ?

Son ton est doux mais ferme, comme celui d’une infirmière. J’ai envie de lui crier que non, rien ne va, que je suffoque de ne pouvoir caresser la joue de ma petite-fille ou sentir son odeur. Qu’est-ce qu’une maman, une mamie, sans la liberté de donner ? Mais je ravale mes mots, je baisse les yeux, soucieuse de ne pas sembler rebelle ou égoïste.

cette guerre sourde entre nos angoisses ne finit pas. Claire explique, explique encore : « Tu comprends, maman, c’est IMPORTANT. Ces règles sont là pour toi. On t’aime, alors on fait attention. » J’ai envie de répondre : « Si m’aimer c’est m’enfermer, ne m’aimez plus ! » Mais la tristesse m’enchaîne, et la prudence m’oblige à sourire timidement.

Le soir, seule dans ma chambre, j’ouvre mon carnet et j’écris :
« Autonomie : mot qu’ils ne prononcent plus. J’existe à travers leurs protocoles. Jusqu’où faudra-t-il restreindre pour prouver qu’on aime ? Est-ce hier que j’ai perdu le pouvoir de dire non ? »

Quand Léa vient me dire bonne nuit, son visage marqué d’incertitude, je craque et lui ouvre les bras. Elle hésite, puis, bouleversée, s’approche et fond sur mon épaule. Nous restons là, serrées l’une contre l’autre, en larmes. Est-ce une transgression ? Claire surprend la scène, s’immobilise, le regard empli de colère et de crainte. Le silence qui suit crève les tympans. Nous avons rompu le pacte, dépassé la limite imposée par l’époque. Pourtant, je sens que c’est la vie, la vraie, qui bat dans ce geste interdit. Claire, d’abord choquée, baisse peu à peu la garde ; je lis dans ses yeux le désarroi, la nostalgie d’un autre temps, le besoin fou d’équilibre entre le soin et la liberté de vibrer.

Après le départ de ma famille, je reste seule, hantée par des questions. Ai-je le droit d’exister si je ne suis qu’une enveloppe à dorloter, un être passif à ménager ? Ou dois-je me battre, au risque de blesser, pour réclamer la chaleur, le tumulte, même imparfait, d’un amour qui me ressemble ?

Vous, à ma place, jusqu’où seriez-vous prêts à aller pour préserver le contact et l’amour, même sous le regard accusateur de la prudence ? Est-ce vraiment protéger quelqu’un que de l’enfermer derrière des murs de règles ?