J’ai placé ma mère en EHPAD malgré ses supplications… et depuis, mon frère et ma sœur me traitent comme si je l’avais abandonnée
Je ne pensais pas qu’un jour je dirais ça, mais j’ai eu peur de ma propre mère un matin de novembre. Pas peur qu’elle me fasse du mal. Peur de la retrouver morte.
Il était six heures vingt. J’étais déjà réveillée parce que, de toute façon, je ne dormais plus vraiment. J’ai entendu un bruit sourd dans le couloir, puis plus rien. Ce silence-là, je le connais trop bien. J’ai couru et je l’ai trouvée par terre, en chemise de nuit, la joue collée au carrelage froid.
Elle respirait. Elle avait fait une chute de plus.
« Maman… maman, regarde-moi. »
Elle a ouvert les yeux et la première chose qu’elle m’a dite, ce n’était pas « j’ai mal ». C’était :
« Ne m’envoie pas là-bas. »
Là-bas. Elle disait toujours ça comme si c’était une prison. Un EHPAD.
Je m’appelle Sandrine, j’ai quarante-sept ans, je vis à Tours, et depuis trois ans ma vie tournait autour de ma mère. Au début, c’était juste des courses, des papiers, un peu de ménage. Puis il y a eu les oublis. Le gaz laissé ouvert. Les médicaments pris deux fois. Les volets fermés à midi parce qu’elle croyait qu’on était en pleine nuit.
Mon frère Thierry habite à Nantes. Ma sœur Véronique est à Grenoble. Ils appellent. Enfin, parfois. Ils envoient un virement de temps en temps, comme on paie une facture qu’on ne veut pas regarder de trop près.
« Tu sais bien qu’on t’aide comme on peut », me répétait Véronique.
Comme on peut. Cette phrase, je ne la supporte plus.
Parce que moi aussi, j’aidais comme je pouvais. Sauf que mon « comme je peux » à moi, c’était dormir sur un canapé-lit dans le salon de ma mère trois nuits par semaine. C’était poser des RTT pour l’emmener chez le gériatre. C’était laver des draps à deux heures du matin après un accident dont elle pleurait de honte.
Et ensuite aller travailler avec les yeux brûlés, sourire aux collègues, répondre « ça va » comme une menteuse.
Je suis divorcée. Mon fils Luc était parti faire ses études à Angers. Le soir, quand je rentrais chez moi, il y avait un silence énorme, mais même ce silence ne me reposait pas. Je sursautais au moindre téléphone.
Le pire, ce n’était même pas la fatigue. C’était la culpabilité. Parce qu’elle avait peur. Une peur animale, presque. Elle me serrait le poignet en me disant :
« Promets-moi que tu ne me mettras jamais chez les vieux. »
Et moi, comme une idiote, je promettais.
Je crois que Thierry et Véronique aimaient bien que je sois celle qui reste. La fille du milieu, fiable, pas très bruyante. Celle qui gère.
Quand j’ai commencé à dire que je n’y arrivais plus, Thierry a soufflé dans le téléphone.
« Tu dramatises un peu, non ? Prends quelqu’un à domicile. »
Je lui ai répondu qu’on avait déjà une auxiliaire de vie quelques heures par semaine, que ça ne suffisait plus, que maman ouvrait la porte la nuit, qu’elle mélangeait les prénoms, qu’elle avait mis une casserole en plastique sur une plaque allumée.
Il y a eu un blanc.
« Oui bon… fais au mieux. »
Fais au mieux. Encore.
Le jour de la chute, les pompiers sont venus. Un jeune, très doux, a regardé l’hématome sur sa hanche, puis il m’a prise à part dans la cuisine.
« Madame, votre mère ne peut plus rester seule. Et vous non plus, vous ne pouvez pas porter ça toute seule. »
Je me suis mise à pleurer devant un inconnu, comme ça, sans élégance, les épaules qui tremblent. J’étais tellement fatiguée que je n’arrivais même plus à faire semblant.
Après son passage aux urgences, l’assistante sociale de l’hôpital m’a parlé d’une place qui venait de se libérer dans un établissement à Chambray-lès-Tours. Pas parfait. Pas luxueux. Mais propre, sérieux, sécurisé.
J’ai dit oui trop vite. Ou pas assez vite, je ne sais pas.
Quand je l’ai annoncé à Thierry et Véronique, ils se sont réveillés d’un coup. Comme par magie.
« Tu ne pouvais pas attendre qu’on en parle tous ensemble ? » a lancé Véronique.
Je suis restée un moment sans répondre. J’avais les mains glacées.
« Tous ensemble ? Mais ça fait des mois que j’essaie d’en parler. »
Thierry a pris ce ton calme, celui qui me rend folle.
« On ne place pas notre mère comme un meuble, Sandrine. »
Cette phrase m’a traversée comme une gifle.
Notre mère. Pas la leur quand il fallait venir la relever, lui changer ses protections, répéter vingt fois qu’on était mardi, pas dimanche. Mais notre mère quand il fallait me juger.
Le jour de l’entrée en EHPAD, elle n’a presque pas parlé. Elle tenait son sac à main contre elle, très fort. Dans la chambre, j’ai rangé ses gilets, ses photos, son flacon d’eau de Cologne. Elle regardait la fenêtre.
Puis elle a dit, tout bas :
« Tu en avais marre de moi. »
Je crois que c’est la phrase la plus violente qu’on m’ait dite de toute ma vie.
J’ai posé un pull sur le lit et je me suis assise à côté d’elle.
« Non, maman. J’en avais marre d’avoir peur tout le temps. »
Elle n’a pas répondu. Elle a juste tourné la tête. Et ce petit geste m’a cassée.
Les premières semaines, elle m’a boudée. Avec une dignité terrible. Quand j’arrivais, elle disait à l’aide-soignante :
« Ah, c’est ma fille. Elle est très occupée. »
Je souriais, je prenais sur moi, puis je pleurais dans ma voiture sur le parking. Une fois, tellement, que je n’ai même pas pu démarrer tout de suite.
Et puis un après-midi, en lui coupant son poulet trop sec, elle m’a demandé :
« Tu dors un peu mieux ? »
J’ai levé les yeux vers elle. Elle ne me regardait pas. Elle émiettait du pain entre ses doigts.
« Oui », j’ai dit.
Elle a hoché la tête, comme si elle s’autorisait enfin à comprendre.
Thierry est venu une seule fois. Véronique deux. Ils trouvent l’établissement « correct », maintenant. C’est facile, maintenant. Ils repartent avec leur conscience à peu près repassée.
Moi, je continue de vivre avec ce tiraillement. Quand je la laisse le soir et qu’elle me demande si je reviens demain, j’ai encore cette boule dans la gorge. Mais chez moi, je dors. Je travaille. Je respire un peu. Je ne guette plus chaque bruit en imaginant le pire.
Est-ce que j’ai trahi ma mère, ou est-ce que je l’ai sauvée à temps ?
Et vous, jusqu’où va le devoir d’une fille quand elle commence, elle aussi, à se perdre un peu ?