« J’ai cru qu’il nous abandonnait » : après la naissance de ma fille, j’ai découvert que mon mari fuyait… mais pas pour la raison que j’imaginais
« Tu peux au moins la prendre cinq minutes ? Cinq minutes, Thomas ! » J’avais ma fille dans un bras, un biberon à moitié renversé sur le plan de travail, et des larmes de rage qui me brouillaient les yeux. Lui était déjà en chemise, son sac d’ordinateur à la main, debout dans l’entrée comme s’il allait rater un train vital pour la survie du pays.
Il a levé les mains, nerveux.
« J’ai une réunion, Camille, je te l’ai dit hier. »
Hier. Comme si prévenir effaçait tout.
Notre fille, Louise, avait trois mois. Trois mois de nuits coupées en morceaux, de lessives qui ne finissaient jamais, de repas mangés froids, de douleurs dans le dos, et de cette sensation atroce d’être devenue invisible. Moi, j’étais en congé maternité, donc dans sa tête, je gérais. Enfin… c’est comme ça que je le vivais.
Au début, j’ai essayé d’être compréhensive. Thomas venait d’obtenir plus de responsabilités dans son entreprise à Lyon. Il parlait de promotion, de dossier important, de pression. Je hochais la tête pendant qu’il me racontait ses journées, alors que moi je n’arrivais même plus à prendre une douche tranquille. La petite pleurait dès que je la posais. Je dormais par tranches de quarante minutes. J’avais le corps en vrac et la tête encore pire.
Lui rentrait tard.
Très tard.
Il embrassait Louise sur le front, me demandait machinalement « ça va ? », puis ouvrait son ordinateur sur la table du salon. La lumière bleue de l’écran, je crois que je la détestais presque autant que son silence.
Un soir, j’ai explosé pour une histoire bête. Une poubelle pleine. Une simple poubelle.
« Tu la vois ou pas ? »
Il a à peine tourné la tête.
« Camille, s’il te plaît, pas ce soir. »
Pas ce soir. Jamais ce soir, en fait.
J’ai senti quelque chose se casser en moi.
« Mais c’est quand, alors ? Quand est-ce que j’ai le droit d’être à bout ? Quand est-ce que j’ai le droit de te dire que je n’en peux plus ? Tu pars tôt, tu rentres tard, et entre les deux il y a quoi ? Moi. Toujours moi. Les biberons, les coliques, le linge, les rendez-vous chez le pédiatre, les nuits blanches. Et toi, tu te caches derrière ton boulot ! »
Louise s’est mise à pleurer dans le babyphone, comme si même elle sentait la tension.
Thomas s’est levé d’un coup.
« Tu crois que je me balade, peut-être ? Tu crois que ça me fait plaisir ? »
« Non. Je crois surtout que tu préfères être au bureau qu’ici. »
Il m’a regardée, et j’ai vu son visage changer. Plus de colère. Quelque chose de nu, presque honteux.
« Oui », il a dit.
Ce oui m’a glacée.
J’ai cru que tout était fini. Vraiment. J’ai attrapé les affaires de Louise avec l’idée absurde d’aller dormir chez ma sœur à Villeurbanne. Je tremblais tellement que je n’arrivais même plus à fermer le sac.
Puis il a parlé, d’une voix que je ne lui connaissais pas.
« Oui, je préfère être au bureau… parce qu’au bureau je sais quoi faire. Ici, je sais pas. Je fais tout de travers. Quand elle pleure, je panique. Quand je la prends, j’ai peur de mal faire. Quand tu me regardes, j’ai l’impression d’être déjà jugé avant même d’essayer. »
Je suis restée figée.
Il s’est assis sur la chaise de la cuisine et s’est pris la tête entre les mains.
« J’ai honte de te dire ça. J’ai honte parce qu’un père, normalement, ça gère. Moi je rentre et je vous vois toutes les deux, et au lieu de me sentir à ma place, je me sens… en trop. Alors je travaille. Parce qu’au moins là, je suis bon. Là, je sers à quelque chose. »
Il y a eu un silence immense.
On entendait seulement Louise pleurer dans la chambre.
Je ne vais pas mentir, sur le moment je n’ai pas fondu de tendresse. J’étais trop fatiguée, trop blessée. Une partie de moi avait envie de lui dire : et moi alors ? Qui m’a demandé si j’avais peur ? Qui m’a laissé le luxe de fuir ?
Mais dans son regard, il y avait une détresse que je n’avais jamais voulu voir. Ou peut-être que je ne pouvais plus voir, à force d’être noyée dans la mienne.
Je suis allée chercher Louise. Je la lui ai mise dans les bras.
Il a eu un mouvement de recul.
« Non, Camille… »
« Si. Tu restes là. Tu la tiens. Même si elle pleure. Même si c’est maladroit. »
Il la tenait comme un objet fragile, les épaules raides, presque sans respirer. Et puis Louise s’est calmée. Pas tout de suite, non. Mais au bout d’une minute, peut-être deux. Elle a posé sa joue contre sa chemise, et j’ai vu Thomas fermer les yeux comme si quelqu’un venait de lui rendre de l’air.
Ce soir-là, on a parlé jusqu’à presque deux heures du matin. Pas comme dans les films. C’était haché, tendu, parfois moche. Je lui ai dit ma rancœur. Il m’a dit sa peur. Je lui ai avoué qu’après l’accouchement, je m’étais sentie abandonnée. Il m’a avoué qu’il s’était senti inutile dès les premiers jours à la maternité, quand tout le monde me montrait quoi faire à moi, et presque rien à lui.
Les jours suivants, on a arrêté de faire semblant. On a tout remis à plat. Les bains de Louise, un soir sur deux. Le pédiatre, à tour de rôle quand c’était possible. Le téléphone professionnel coupé entre 19 h 30 et 21 h. Et moi, une heure seule le samedi matin, dehors, n’importe où, juste seule. Ça paraît ridicule, mais cette heure, je l’attendais comme d’autres attendent les vacances.
Tout n’est pas réglé. On se dispute encore. Il y a des rechutes, des soirées où il replonge dans son travail, des moments où je balance des piques injustes parce que la colère n’a pas disparu d’un coup. On apprend. Mal, parfois. Mais on apprend.
Je croyais vivre avec un homme qui nous tournait le dos. En réalité, je vivais avec un homme terrifié qui se cachait là où il se sentait compétent. Ça n’excuse pas tout. Mais ça change beaucoup.
Parfois, je me demande combien de couples se déchirent sans comprendre que derrière la fuite, il y a juste de la peur mal déguisée.
Est-ce qu’on peut vraiment se retrouver après s’être autant manqués au moment où on avait le plus besoin l’un de l’autre ?