« Tu vois bien que je ne suis pas folle » : le soir où ma mère a enfin aperçu l’homme qui rôdait sous mes fenêtres à la Croix-Rousse
« Mais arrête, Camille, il n’y a personne ! »
La voix de Julien claquait encore dans le téléphone pendant que je remontais la montée de la Grande-Côte avec mes sacs de courses qui me sciaient les doigts. Derrière moi, les pas étaient revenus. Réguliers. Pas pressés. Comme les autres soirs. Je me suis retournée d’un coup. Une silhouette sombre était là, à une vingtaine de mètres, immobile sous un lampadaire. Puis elle a glissé dans une ruelle, encore. Toujours au moment où j’essayais de la fixer.
Je me souviens m’être mise à trembler de colère plus que de peur.
« Tu veux que je fasse quoi, Julien ? Que j’attende qu’il monte avec moi ? »
Il a soufflé.
« Je veux surtout que tu te calmes. Tu regardes trop de séries, tu dors mal, tu stresses pour tout. »
Je n’ai même pas répondu. J’ai monté les quatre étages de mon immeuble de la Croix-Rousse presque en courant, le cœur dans la gorge, avec cette vieille odeur de pierre humide dans l’escalier et le bruit de mes clés qui s’entrechoquaient dans ma main.
J’ai 26 ans. Je vis seule dans un petit deux-pièces. Ce n’est pas un appartement triste, au contraire. J’aimais mes fenêtres sur les toits, le parquet qui craque, le café du coin où la serveuse connaissait ma commande. Mais depuis plusieurs semaines, mes soirées étaient devenues une mécanique d’angoisse.
Au début, je me suis dit que c’était une impression. On se raconte vite des histoires quand on rentre tard, surtout l’hiver. Sauf que ça se répétait. Des pas derrière moi. Une présence en bas de l’immeuble. Une silhouette aperçue deux rues plus loin, puis de nouveau près de chez moi le lendemain. Jamais assez nette. Jamais assez longue. Juste assez pour me faire douter de moi-même.
J’en ai parlé à Julien, mon mari. Oui, c’est compliqué à expliquer. On était encore mariés, mais on ne vivait plus ensemble depuis quelques mois. Trop de disputes, trop de fatigue, et notre fils Arthur était resté avec lui la plupart du temps parce que mon appartement était petit et que tout ça devait être temporaire. Enfin, c’est ce qu’on disait.
Quand je lui ai parlé de cet homme, il a levé les yeux au ciel.
« Franchement, Camille, tu dramatises. »
Arthur a suivi.
« Maman, t’es parano là… »
Parano.
Ce mot m’a giflée. Mon propre fils qui me regardait comme si j’exagérais pour attirer l’attention. Il n’a pas dit ça méchamment, je crois. Mais ça m’a détruite un peu.
J’ai commencé à changer mes trajets, à faire semblant de téléphoner, à m’arrêter brusquement devant les vitrines pour voir si quelqu’un faisait pareil. Il y avait toujours ce même malaise, comme une main glacée entre les omoplates.
Ma mère, au début, n’était pas loin de penser comme eux.
« Tu es à cran, ma chérie. Fais attention, bien sûr, mais n’alimente pas non plus ta peur. »
Je ne lui en ai pas voulu. Elle essayait au moins de me parler doucement.
Puis un soir, tout a basculé.
Mon amie Élodie venait me chercher pour aller dîner chez elle. J’étais descendue en bas de l’immeuble avant son arrivée parce que je n’osais plus attendre seule dans la rue. Il faisait ce silence particulier des soirs de semaine, avec juste un scooter au loin et les verres d’une terrasse qu’on range.
Élodie s’est garée un peu plus bas et m’a fait signe.
Au moment où je l’ai rejointe, elle a plissé les yeux vers le fond de la rue.
« Camille… c’est qui, le type là-bas ? »
J’ai senti mon ventre tomber.
Je me suis retournée. Une forme d’homme, capuche sombre, immobile près d’une voiture. Pas très loin. Il regardait dans notre direction, j’en suis sûre. Dès qu’Élodie a fait deux pas vers lui, il a tourné au coin de la rue et a disparu.
« Tu l’as vu ? » j’ai demandé, la voix cassée.
Elle m’a regardée, blanche.
« Oui. Et il n’avait rien à faire là à nous fixer comme ça. »
Le lendemain, ma mère m’a appelée tôt.
« Je viens te chercher. On va au commissariat. »
Là, j’ai pleuré. Pas à cause de l’homme. À cause de cette phrase. Enfin quelqu’un me croyait.
Au commissariat de quartier, les policiers ont été corrects. Vraiment. Ils ont pris ma déclaration, noté les horaires, les lieux, la description approximative. Main courante. Le mot sonnait creux. On m’a expliqué calmement que sans photo, sans plaque, sans témoin prêt à déposer formellement, c’était compliqué.
« Évitez de rentrer seule la nuit, madame. Si vous pouvez, installez une caméra ou demandez à des proches de vous accompagner. Et si vous revoyez cet individu, vous appelez le 17 immédiatement. »
Je comprenais. Je ne leur en veux même pas. Ils n’avaient pas de miracle à me donner.
Mais en sortant, j’avais l’impression d’être encore seule avec ma peur, juste avec un papier en plus.
Le pire est venu après.
Quand j’ai raconté à Julien qu’Élodie avait vu l’homme, qu’on était allées au commissariat, il a eu cette réaction froide que je n’oublierai jamais.
« Donc maintenant tu embarques ta mère là-dedans aussi ? »
J’ai cru mal entendre.
« Tu te rends compte de ce que tu dis ? On m’a enfin prise au sérieux. »
Il a haussé les épaules.
« Ou alors vous montez tout en épingle. Une ombre dans une rue et ça devient une affaire d’État. »
Une affaire d’État.
J’ai raccroché. Mes mains tremblaient si fort que j’ai failli faire tomber mon téléphone.
Depuis, quelque chose s’est cassé. Avec lui, oui. Mais aussi avec Arthur. Parce qu’il a vu son père minimiser, et qu’il s’est rangé de son côté. Entre nous, les appels sont devenus brefs, prudents, presque administratifs. Moi qui avais besoin d’être protégée, ou au moins écoutée, je me suis retrouvée à devoir défendre ma propre parole.
C’est ça qui me hante encore le plus. Pas seulement cet homme que je n’ai jamais réussi à identifier. Mais le fait d’avoir dû supplier pour qu’on me croie. Le fait d’avoir eu l’air instable aux yeux de ceux qui étaient censés me connaître mieux que personne.
L’enquête n’a rien donné. Plus de silhouette pendant un temps, puis la vie a repris une forme normale, en apparence. Sauf qu’à la maison, enfin, dans ce qu’il reste de ma famille, rien n’est redevenu normal.
Je ne sais toujours pas qui me suivait. Je sais juste ce que ça a révélé.
Quand une femme dit qu’elle a peur, pourquoi faut-il si souvent attendre qu’un autre regard confirme sa parole ?
Et vous, vous auriez réagi comment à la place de ma famille ?