La rue ou rien : le choix de Christophe, ancien soldat sans abri à Paris

« Ça pue ici, tu trouves pas ? » lance Yves, assis à côté de moi sur le bord du trottoir, boulevard de l’Hôpital. Je ferme les yeux, tentant d’oublier la morsure du froid, la crasse qui colle à la peau, l’odeur persistante de l’urine et des cigarettes trempées par la pluie. Non, ce n’est pas faute d’avoir essayé. Mais à l’intérieur du foyer Saint-Martin où l’on m’a envoyé, c’est pire qu’ici. J’ai cru mourir, pas de froid, mais d’humiliation.

« Christophe, tu n’as vraiment nulle part où aller ? » a murmuré Lucie, l’assistante sociale, il y a deux semaines. Je me souviens de la lumière blafarde de son bureau, du dossier beige sur la table, de son regard mi-gêné, mi-furtif, comme on regarde un cas désespéré. J’ai été sergent dans l’armée française, j’ai vu Kaboul, Bamako, Sarajevo. Je pensais avoir tout affronté. Mais rien ne prépare à ce froid du mépris qu’on ressent, sans uniforme, sans adresse.

La première nuit au foyer a été la pire. La chambre sentait l’humidité et la sueur. Trois lits superposés, six hommes, tous abîmés par la vie. L’un ronflait à s’en étouffer, l’autre hurlait des cauchemars dans une langue que je ne connaissais pas. Je n’ai pas dormi une minute. Le jour, le personnel nous traitait comme des chiffres, pas comme des âmes. « Faut pas traîner ici, on désinfecte dans dix minutes ! » On nous réveillait comme on chasse des bêtes galeuses. Une fois, j’ai surpris un éducateur, Paul, dire à une stagiaire : « De toute façon, ces gens-là, ils s’en sortiront jamais. » Je me suis levé, j’ai pris mon sac, je suis parti. J’ai préféré la rue.

Mon fils, Thomas, ne me parle plus. Il a 19 ans, il est à la fac à Nantes. Sa mère, Hélène, m’a quitté peu après mon retour d’Afghanistan. « Tu n’es plus le même », elle me répétait. Comment expliquer, même à soi-même, la guerre qui reste dans le sang, même après le retour ? J’ai essayé de travailler, de reprendre goût à la vie. Mes camarades se sont faits rares, certains se sont tués. D’autres se sont perdus comme moi.

Sous les arcades d’Austerlitz, le bruit du métro accompagne chaque nuit. Parfois, des passants me jettent une pièce, un sourire gêné, ou un regard dégoûté. La pluie fait gonfler mes chaussures, j’ai des ampoules aux pieds. Surtout, j’ai la rage au ventre. Ce n’est pas la faim. C’est la colère. Pourquoi, dans un pays comme la France, où l’on proclame partout la solidarité, la fraternité, je ne suis que l’ombre d’un citoyen ?

Beaucoup me disent d’accepter l’aide, d’aller au centre d’hébergement. Mais ces murs sentent la résignation, la punition, pas la sécurité. On nous coupe du monde, de la rue, de notre dignité. Ce n’est plus la parole mais la simple survie. Je préfère la rue où au moins, je choisis mes souffrances.

Un matin, la police est venue « nettoyer » les abords de la gare. On nous a demandé de déguerpir, vite fait. J’avais gardé un vieux drapeau tricolore de mon temps de militaire, c’était tout ce qui restait de ma fierté. Un agent m’a bousculé : « Range-moi ça, tu salis le pays avec ta crasse ! » J’ai baissé la tête. J’aurais pu crier, me battre. J’ai pensé à Thomas, qui aurait honte si je finissais au poste. Soudain, je me suis senti disparaître.

La nuit, les souvenirs ne me laissent pas. Je revois Laetitia, la bénévole de la Croix-Rouge, qui, chaque jeudi, distribue des soupes brûlantes et de l’attention. Parfois, elle me parle comme à un être humain. Elle me pose des questions, écoute vraiment. Elle connaît mon prénom, mon histoire. « Tu vaux mieux que ça Christophe », m’a-t-elle dit en serrant ma main. Mais moi, est-ce que j’y crois encore ?

J’ai rencontré Émilie, une autre sans-abri, ancienne prof de lycée. Nous avons parlé des livres, de l’odeur du papier et de la pluie sur le pavé parisien. On se comprend sans mots. Elle aussi refuse les foyers : « Là-bas, on te prend tout, même ton dernier rêve », disait-elle en me partageant un croissant rassis.

Ma sœur, Claire, m’a cherché plusieurs fois, pour m’emmener chez elle à Montreuil. J’ai refusé. Je ne veux pas devenir un poids, ramener la honte dans notre famille. Les repas du dimanche sans moi, je m’en accommode. Elle me laisse parfois un thermos de café sous le pont. C’est sa façon de dire qu’elle ne m’oublie pas.

Les politiques viennent en campagne, promettent des solutions, des appartements, des cellules psychologiques pour anciens combattants. Mais une fois les micros éteints, rien ne change. Il y a quelques jours, j’ai croisé Martine, élue locale, qui posait devant un camion des Restos du Cœur. « Nous vous oublions pas ! » scandait-elle. Mais dès que les caméras ont tourné, son sourire m’a paru factice.

En France, on aime les médailles, les parades du 14 Juillet. On aime moins ceux qui ne rentrent plus dans le cadre, froissés, invisibles. Un ancien soldat, sans adresse, c’est gênant. C’est une tâche sur la toile bien propre de la République.

Parfois, j’imagine ce que serait ma vie si j’avais accepté les compromis, si j’avais laissé mon nom s’effacer sur une fiche, si j’avais accepté de redevenir un numéro dans un dortoir. Serais-je moins seul, mais encore libre ?

Ce soir, la Seine charrie les déchets, les lumières bleues des péniches rebondissent sur les flots sombres. Je regarde mon reflet dans l’eau, les rides, la crasse, les yeux fatigués. Je ne suis plus que l’ombre de Christophe Moreau, fils d’ouvrier, soldat décoré, père absent.

Mais je suis encore debout, malgré tout. C’est un refus de disparaître, un dernier acte d’orgueil ou de survie. Quand Thomas pense-t-il à moi ? Que faut-il pour qu’on nous voie autrement que comme des ratés ou des dangers ?

Peut-être qu’un jour, on comprendra que la dignité ne se négocie pas. Jusqu’alors, je survivrai. Parce qu’au fond, la question demeure : qu’est-ce qui vaut le mieux — une vie à l’abri, sans respect, ou une existence précaire, mais libre de choisir encore qui l’on est ?