Deux femmes, une maison, mille histoires : La colocation de notre vie à soixante ans

« Josiane, t’as vu la paperasse de l’assurance ? Ils veulent encore un garant ? Tu te fous de moi ou quoi ? »

C’est par ce cri, presque un râle, que mon aventure a commencé, un matin en juin, fenêtre ouverte sur le parfum lourd des tilleuls. Josiane, accoudée à la table de la cuisine, feuilletait Libération, un sillon d’amertume sur le front. Elle n’a pas répondu tout de suite. À vrai dire, elle n’a pas levé la tête. Chez nous, la lassitude a souvent la couleur du silence.

Il faut dire que l’idée nous avait paru brillante. Nos enfants à Paris et Grenoble, nos maris disparus ou partis pour toujours, et plus rien d’excitant ici, à Sainte-Foy, si ce n’est le fourmillement des souvenirs qu’on tentait de masquer à coup de lavandes et de lessive. Alors louer une maison à deux, pour cohabiter, et sous-louer quelques chambres en Airbnb, pourquoi pas ? Le rêve d’indépendance, la lumière d’une nouvelle vie. Et puis, deux amies, rien ne pouvait nous arrêter. Du moins, c’est ce qu’on croyait.

Le jour de la signature du bail, j’en menais pas large. Le notaire, Maître Lefèvre, fronçait des sourcils de chat, se demandant visiblement ce que deux femmes aux cheveux courts, robes chiffonnées et baskets, venaient chercher dans une si jolie maison à deux pas du parc de la Tête d’Or. Franchement, moi non plus. Mais c’était fait. On s’y croyait déjà, à jouer aux propriétaires dynamiques, montées sur nos chaises, changeant les rideaux, rêvant des futurs locataires, jeunes couples ou cadres en détresse.

Les premières semaines furent idylliques. Josiane avait un don pour les tartes salées, l’humour sec et la playlist variétés françaises qu’on écoutait fort dans la cuisine. Les chambres se remplissaient vite, les voyageurs défilaient : Laure, la prof de bio de Perpignan, aimait nos petits déjeuners sur la terrasse. Samuel, développeur chez Capgemini, m’a fait découvrir l’aquarelle. On riait, on partageait, on rêvait presque d’ouvrir une maison d’hôtes.

Et puis Pauline est arrivée.

Pauline, cinquante-huit ans, divorce difficile, air fatigué mais yeux de braise. Elle s’est installée dans la chambre bleue « pour un mois ou deux », disait-elle. Dès le premier soir, elle a changé l’équilibre. « Excusez-moi, mais la poubelle déborde, non ? » « Vous laissez souvent la porte d’entrée ouverte comme ça ? » Josiane mordait ses lèvres, moi je faisais la médiatrice. On s’est dit qu’elle finirait par s’adapter.

Mais Pauline ne s’est pas adaptée. Elle a bouleversé notre petite routine, attiré l’attention de certains voisins (« Ah, vous avez pris une nouvelle cousin ? ») et, il faut bien le dire, aggravé notre fatigue. Les autres locataires ont senti la tension. Samuel est parti plus tôt, Laure n’a pas donné suite. Les nuits sont devenues courtes, les silences pesants.

C’est là que tout a éclaté.

Un soir, alors que Josiane et moi décompressions avec un verre de rosé sur la terrasse, Pauline a débarqué furibonde : « Vous m’aviez promis une salle de bain rien qu’à moi, pourquoi y a-t-il encore des affaires des autres locataires dans mes tiroirs !? Je paye, j’ai le droit au respect, vous comprenez ça ? »

Josiane a explosé : « Et nous ? On n’a pas le droit au respect, peut-être ? Depuis que t’es là, c’est la guerre froide dans la maison !»

Il y avait dans l’air ce soir-là quelque chose de féroce, un vieux venin qui ressort. J’ai senti la fissure, parfaite et profonde, qui s’installait entre Josiane et moi. Pauline a claqué la porte, Josiane a juré, un éclat de larme roulait déjà sur sa joue. J’ai pensé à nos enfants, à nos vies d’avant, aux dimanches de pleurs pour rien, au temps qui passe et nous laisse trop d’espace, trop de vide.

La situation a empiré. Pauline est restée, mais son mois s’est transformé en trois. On ne parlait plus de locataires, mais de « passagers clandestins ». Josiane s’est repliée dans sa chambre, moi j’entassais les magazines dans la cuisine, incapable de dormir. Elle et moi, qui pensions tout partager, nous découvrions des failles anciennes. « Depuis quand tu caches le chéquier ? » « Pourquoi tu ne m’as pas dit pour ta pension qui a baissé ? » Nous avions honte de notre vulnérabilité, et cela nous déchirait.

Les voisins, bien sûr, ont commencé à jaser. Madame Collet, la concierge, me lançait des regards entendus : « C’est pas courant, tout ça. Vous n’avez pas peur d’avoir des ennuis, toutes les deux, à votre âge… » Josiane a développé une obsession pour l’ordre, les listes de tâches, les menus de la semaine. Je me sentais prisonnière de notre rêve commun.

Un matin, Josiane est tombée dans l’escalier. Rien de grave, juste une cheville foulée. Mais ce matin-là, tout a basculé. Face à son lit d’appoint dans le salon, j’ai pleuré. J’ai craqué devant elle, devant Pauline, devant moi-même.

« Je ne suis pas assez forte pour tout ça, Jo. Ni pour la maison, ni pour les autres, ni pour notre amitié qui part en lambeaux. »

Josiane a soupiré : « C’est plus dur que ce qu’on croyait, hein. On croyait qu’on pouvait recommencer à zéro, mais le vrai problème, c’est pas la maison… c’est le vide qu’on cherche à remplir. »

Depuis cet accident, Pauline est partie, sans un mot. Josiane et moi avons arrêté les locations. On a gardé la maison, juste nous deux, devenues discrètes, un peu cabossées mais moins mensongères.

Aujourd’hui, le matin, on s’installe sur la terrasse, sans plus rien attendre de grandiose. Un chat errant nous rend visite. Josiane refait des tartes. Je lui raconte mes rêves, parfois elle rit, souvent elle pleure. Finalement, la vraie colocation, ce n’est pas partager un loyer, mais se supporter dans sa vérité.

Et vous, est-ce qu’on peut réapprendre à vivre à deux quand la vie nous a tant bousculées ? Est-ce que l’amitié peut survivre aux déceptions, aux failles et au poids des années ?