Le Festin Caché : Chronique d’un Dimanche chez les Dubois
« Tu crois qu’ils ont vraiment envie de nous voir, Michel ? » La voix d’Éva tremblait un peu alors que nous roulions sur la départementale, la tarte aux pommes encore tiède posée sur ses genoux. J’ai haussé les épaules, tentant de masquer mon propre malaise. « Bien sûr, ce sont mes cousins. On a grandi ensemble, tu te rappelles ? » Mais au fond, je sentais déjà une pointe d’appréhension. Depuis la mort de maman, les réunions de famille chez les Dubois n’avaient plus la même saveur.
À notre arrivée devant la maison de mon oncle Gérard, à Saint-Étienne-sur-Loire, tout semblait figé. Pas de rires, pas d’enfants courant dans le jardin, juste le bruit du vent dans les peupliers. J’ai sonné, Éva m’a serré la main. La porte s’est ouverte sur ma tante Mireille, le visage fermé, le regard fuyant. « Ah, vous voilà… Entrez, entrez. »
À peine le seuil franchi, j’ai senti l’odeur du café froid et du plastique. La table du salon était dressée à la va-vite : trois assiettes, deux verres, un reste de baguette sèche. J’ai posé la tarte sur le buffet, espérant qu’elle apporterait un peu de douceur à cette ambiance glaciale. « On a fait une tarte aux pommes, Mireille, tu verras, elle est délicieuse. » Elle a esquissé un sourire crispé, puis l’a prise pour la mettre… au frigo. Sans un mot.
Gérard est arrivé, traînant les pieds. « Salut Michel. Salut Éva. » Il a jeté un regard à la table, puis à sa montre. « On va pas tarder à passer à table, hein. » J’ai voulu détendre l’atmosphère : « Tu te souviens, Gérard, quand on faisait des concours de tartes avec maman ? » Il a haussé les épaules, l’air ailleurs. « Oui, enfin, c’était une autre époque. »
Le repas a commencé dans un silence pesant. Un plat de pâtes trop cuites, une boîte de thon, un peu de salade flétrie. Pas de vin, pas de fromage, pas même un mot gentil. Éva me lançait des regards désolés, mais je faisais semblant de ne rien voir. J’ai tenté de relancer la conversation : « Et les enfants, ils ne sont pas là ? » Mireille a répondu sèchement : « Ils sont chez leur père ce week-end. »
J’ai senti la colère monter. Pourquoi nous avoir invités si c’était pour nous traiter comme des étrangers ? J’ai repensé à tous ces dimanches où la maison débordait de vie, où les plats circulaient, où les rires fusaient. Aujourd’hui, tout semblait mort. Même la tarte, notre modeste offrande, avait disparu dans le frigo, comme si elle n’avait jamais existé.
Après le repas, Gérard s’est levé, a allumé la télé sans un mot. Mireille a débarrassé, jetant à peine un regard à Éva qui tentait de l’aider. J’ai profité d’un moment où elle était seule dans la cuisine pour lui demander : « Mireille, qu’est-ce qui se passe ? On dirait que vous n’êtes pas contents de nous voir… » Elle a soupiré, les yeux brillants. « Tu sais, Michel, depuis que ta mère est partie, tout a changé ici. Gérard ne parle plus, les enfants ne viennent plus, et… on n’a plus vraiment le cœur à faire la fête. »
J’ai voulu lui dire que nous étions là pour eux, que la famille, c’était justement dans ces moments-là qu’il fallait se serrer les coudes. Mais elle a détourné la tête, essuyant une larme. « Tu ne peux pas comprendre. »
Quand nous sommes repartis, la tarte était toujours dans le frigo. J’ai hésité à la réclamer, mais Éva m’a retenu par le bras. « Laisse, Michel. Ce n’est pas la peine. » Sur le chemin du retour, le silence était lourd. J’avais l’impression d’avoir perdu bien plus qu’un repas : un lien, une histoire, une part de moi-même.
Pourquoi la famille, celle qu’on croit la plus solide, peut-elle parfois devenir la plus étrangère ? Est-ce qu’on peut vraiment recoller les morceaux, ou faut-il accepter que certains festins ne reviendront jamais ?