La faim qui brûle plus que le froid – une nuit à Lyon

— Tu crois qu’on va tenir encore longtemps comme ça ?

La voix de ma fille, Camille, résonne dans ma tête alors que je serre mon manteau élimé autour de moi. Il est vingt-deux heures, la ville de Lyon s’endort sous une fine couche de neige, et moi, je marche, les mains enfoncées dans mes poches vides. Je n’ai rien mangé depuis la veille. Le froid me mord les joues, mais c’est la faim qui me brûle le ventre. Je passe devant la boulangerie de la rue de la République, les lumières sont encore allumées, et l’odeur du pain chaud me fait tourner la tête. Derrière la vitre, une famille rit, partageant une galette des rois. Je détourne les yeux, honteux de mon envie, honteux de ma situation.

Je n’ai jamais pensé que je pourrais tomber si bas. Il y a deux ans, j’avais un emploi stable à la Poste, un petit appartement à la Croix-Rousse, et surtout, la certitude que je pourrais offrir à Camille et à mon épouse, Sophie, une vie digne. Mais la fermeture de mon bureau, les dettes qui s’accumulent, la maladie de Sophie… Tout s’est effondré comme un château de cartes. Ce soir, elles dorment toutes les deux dans le foyer d’accueil, et moi, je marche, incapable de trouver le sommeil, rongé par l’angoisse et la culpabilité.

Je m’arrête devant un distributeur automatique. Mon reflet me renvoie l’image d’un homme que je ne reconnais plus : barbe de plusieurs jours, cernes profonds, regard éteint. J’ai envie de crier, de frapper la machine, de demander à la vie pourquoi elle s’acharne sur nous. Mais je n’ai plus la force. Je continue d’avancer, mes pas me portent sans but précis. Je croise d’autres silhouettes, des ombres qui, comme moi, cherchent un abri, un peu de chaleur, un peu d’espoir.

— Hé, tu fais quoi là ?

Je sursaute. Un homme, la cinquantaine, bonnet tricoté sur la tête, me regarde avec méfiance. Il s’appelle Gérard, je l’ai déjà croisé au foyer. Il tend une cigarette vers moi.

— T’as pas froid ?

Je secoue la tête. Il sait très bien que j’ai froid. Mais c’est une façon de parler, de briser la glace. On s’assoit sur un banc, côte à côte, sans un mot. Gérard tire sur sa cigarette, moi je regarde les flocons tomber. Il finit par murmurer :

— Tu sais, moi aussi j’avais une famille. Une femme, deux gosses. J’ai tout perdu à cause d’un licenciement. On croit toujours que ça n’arrive qu’aux autres…

Je hoche la tête. Nos histoires se ressemblent, nos douleurs aussi. On partage ce silence, cette honte, cette colère sourde contre un système qui nous broie. Gérard me propose de venir avec lui à la soupe populaire, mais je refuse. J’ai trop de fierté, ou peut-être trop de honte. Je veux encore croire que je peux m’en sortir seul.

Je reprends ma marche. Les rues sont désertes, les vitrines brillent, indifférentes à ma misère. Je pense à Camille, à ses yeux tristes, à ses questions auxquelles je ne sais plus répondre. Je pense à Sophie, affaiblie par la maladie, qui me répète chaque soir :

— On va s’en sortir, Paul. Il faut y croire.

Mais comment croire encore, quand tout semble perdu ?

Je m’arrête devant un supermarché. Les poubelles débordent. Je regarde autour de moi, honteux, puis je fouille. Je trouve une baguette à moitié entamée, un yaourt périmé. Je me sens sale, humilié, mais je n’ai pas le choix. Je pense à Camille, à son ventre vide. Je glisse le pain dans ma poche, le yaourt sous mon manteau. Je me promets de ne jamais lui dire d’où vient ce repas.

Je marche jusqu’au Rhône, le vent s’engouffre sous mon manteau. Je m’assois sur un banc, face à l’eau noire. Je pense à sauter, juste pour que tout s’arrête. Mais la voix de Camille me retient :

— Papa, tu me promets que tu ne m’abandonneras jamais ?

Je ferme les yeux, les larmes coulent. Je me relève, je dois tenir. Pour elles. Pour moi. Je retourne au foyer, le cœur lourd mais décidé. Je glisse la baguette sous l’oreiller de Camille, je caresse les cheveux de Sophie. Elles dorment, paisibles, ignorantes de ma nuit d’errance.

Au petit matin, je me regarde dans la glace du foyer. Je ne suis plus l’homme que j’étais, mais je suis encore un père, un mari. Je dois me battre, demander de l’aide, accepter la main tendue. Je sors, le soleil perce à travers les nuages. Peut-être qu’aujourd’hui, quelque chose changera.

Est-ce que la honte de demander de l’aide est plus forte que la faim ? Est-ce que la société nous voit vraiment, ou sommes-nous condamnés à rester invisibles ?