Sous le même toit, des cœurs brisés
« Tu ne comprends jamais rien ! » La voix de mon frère résonne encore dans le couloir, alors que je reste figée, la main sur la rambarde de l’escalier. Il vient de balancer son sac contre la porte de sa chambre, et j’entends les objets tomber, s’écraser, comme si tout ce qui nous entourait devait se briser ce soir. Ma mère, elle, s’est réfugiée dans la cuisine. Je la vois, silhouette courbée, les épaules secouées de sanglots silencieux. Mon père, lui, n’a pas supporté une dispute de plus. Il a claqué la porte d’entrée si fort que les verres dans le buffet ont tremblé.
Je m’appelle Camille, j’ai dix-sept ans, et ce soir, je me demande comment tout a pu basculer aussi vite. Il y a encore quelques mois, on riait tous ensemble autour de la table, on se chamaillait pour la dernière part de tarte aux pommes, et mon père racontait ses blagues nulles qui faisaient rire tout le monde, même maman. Mais depuis qu’il a perdu son travail à l’usine Renault de Flins, tout a changé. Les factures s’accumulent, les regards se font plus lourds, et les silences, plus longs.
« Camille, tu peux venir m’aider ? » La voix de ma mère est faible, presque étrangère. Je m’approche, je la trouve assise devant une pile de courriers, les mains tremblantes. Elle essaie de cacher ses larmes, mais je vois bien qu’elle n’y arrive plus. « Il faut qu’on parle, toi et moi. » Je m’assois en face d’elle, le cœur serré. Elle me tend une lettre de la banque. Je comprends tout de suite : on risque de perdre la maison.
« Tu crois qu’on va s’en sortir, maman ? » Elle ne répond pas. Elle se contente de me prendre la main, et je sens toute sa détresse passer dans ce simple geste. Je voudrais la rassurer, lui dire que tout ira bien, mais je n’y crois plus moi-même.
Le lendemain matin, la tension est toujours là, palpable, comme une brume épaisse qui ne veut pas se dissiper. Mon frère, Lucas, refuse de descendre pour le petit-déjeuner. Mon père n’est pas rentré de la nuit. Je pars au lycée le ventre noué, la tête pleine de questions. Dans le bus, je croise le regard de mon amie Chloé. Elle devine tout de suite que quelque chose ne va pas. « Ça va, Camille ? » Je hoche la tête, mais mes yeux me trahissent. Elle me serre dans ses bras, et je me laisse aller à pleurer, enfin, sans retenue.
À la maison, le soir, l’ambiance est glaciale. Mon père est revenu, mais il ne parle à personne. Il s’enferme dans le salon, regarde la télé sans vraiment la regarder. Ma mère fait semblant de ne rien voir, mais je la surprends à essuyer une larme en préparant le dîner. Lucas, lui, s’enferme dans sa chambre avec sa musique à fond. Je me sens seule, perdue au milieu de ces adultes qui ne savent plus comment s’aimer.
Un soir, alors que je révise pour le bac, j’entends mes parents se disputer dans le couloir. Les mots fusent, violents, tranchants. « Tu crois que c’est facile pour moi ? Tu crois que j’ai choisi de perdre mon boulot ? » hurle mon père. « Et moi, tu crois que c’est facile de tout porter toute seule ? » réplique ma mère. Je ferme les yeux, j’essaie de ne pas écouter, mais c’est impossible. Les murs sont trop fins, et la douleur, trop grande.
Quelques jours plus tard, mon père annonce qu’il va partir « quelques temps » chez son frère à Nantes. Ma mère ne dit rien, elle se contente de hocher la tête. Lucas explose : « Tu nous abandonnes, c’est ça ? » Mon père baisse les yeux, incapable de soutenir son regard. Je voudrais crier, moi aussi, mais aucun son ne sort. Je me contente de pleurer, en silence, dans ma chambre.
Les semaines passent, et la maison devient de plus en plus vide. Ma mère travaille tard, Lucas traîne dehors avec des copains que je ne connais pas. Je me retrouve souvent seule à table, devant une assiette froide. J’essaie de tenir, pour eux, pour moi, mais parfois, j’ai envie de tout lâcher.
Un soir, alors que je rentre du lycée, je trouve Lucas assis sur les marches de l’immeuble, la tête entre les mains. Il a les yeux rouges, il sent l’alcool. « J’en peux plus, Camille… » Il sanglote, comme un petit garçon. Je m’assois à côté de lui, je le prends dans mes bras. « On va s’en sortir, Lucas. On n’a pas le choix. » Mais au fond, je ne sais pas si j’y crois vraiment.
La veille de mon oral de français, ma mère s’effondre. Elle vient me voir dans ma chambre, les yeux gonflés. « Je crois que je vais demander le divorce, Camille. Je n’en peux plus. » Je sens mon cœur se briser, encore une fois. Je voudrais la supplier de ne pas le faire, de tenir bon, mais je sais que ce serait égoïste. Elle a le droit d’être heureuse, elle aussi.
Le lendemain, je me lève avec la boule au ventre. Je passe mon oral comme dans un rêve, les mots me viennent mécaniquement. Quand je sors, Chloé m’attend. « Tu veux venir chez moi ce soir ? » J’accepte, sans réfléchir. Chez elle, tout semble plus simple, plus léger. Ses parents rient, se chamaillent gentiment. Je les regarde, envieuse. Pourquoi nous, pourquoi moi ?
Quelques semaines plus tard, le divorce est prononcé. Mon père ne revient plus que de temps en temps, pour voir Lucas et moi. Ma mère retrouve peu à peu le sourire, mais il y a toujours une tristesse dans ses yeux. Lucas s’est calmé, il a repris le foot, il sort moins. Moi, j’essaie d’avancer, de me reconstruire.
Parfois, le soir, je repense à tout ce qu’on a perdu. À cette famille qu’on était, à ce bonheur simple qui me semble aujourd’hui si lointain. Je me demande si un jour, on pourra redevenir heureux, autrement. Est-ce que les blessures finissent vraiment par guérir ? Est-ce qu’on peut apprendre à aimer, même quand tout s’est effondré ? Qu’en pensez-vous, vous ?