Dans le couloir, avec mes deux enfants : La nuit qui a tout changé

« Maman, on va où maintenant ? » La voix tremblante de Leïla résonne dans le couloir sombre, brisant le silence pesant de la nuit. Je serre sa petite main dans la mienne, tandis qu’Emir, blotti contre ma jambe, tente de retenir ses larmes. Il est presque minuit, et dehors, la pluie martèle les vitres sales de l’immeuble. Je n’ai pas de réponse à leur donner. Je n’ai que la peur, la honte, et ce sac trop léger sur l’épaule, rempli à la hâte de quelques vêtements et d’un carnet d’écolier.

Tout a commencé il y a des années, dans ce même appartement du quartier de la Croix-Rousse à Lyon. J’avais vingt-deux ans, pleine de rêves et d’espoir, quand j’ai rencontré Julien. Il était charmant, drôle, et surtout, il me faisait sentir unique. Mais très vite, les mots doux ont laissé place aux reproches, puis aux cris, et enfin aux coups. Au début, je me disais que c’était de ma faute, que je n’étais pas assez patiente, pas assez belle, pas assez… tout. Mais ce soir, quand il a levé la main sur Leïla, quelque chose s’est brisé en moi. J’ai su que je ne pouvais plus rester.

J’ai attendu qu’il s’endorme, j’ai réveillé les enfants, et nous sommes partis. Je n’ai pas eu le temps de réfléchir. J’ai juste agi, portée par une peur viscérale et un instinct de survie que je ne me connaissais pas. Maintenant, dans ce couloir froid, je réalise l’ampleur de ce que je viens de faire. Je n’ai nulle part où aller. Ma famille, trop loin, trop absente. Mes amies ? Je les ai appelées, une à une, la voix étranglée par les sanglots. « Je suis désolée, Lucie, mais tu comprends, avec les enfants, ce n’est pas possible… » « Tu devrais aller voir la police, non ? » « Je ne veux pas de problèmes avec Julien… » Les portes se ferment, les voix se taisent, et je me retrouve seule, avec mes deux petits, dans un monde qui ne veut pas voir.

Leïla me regarde, les yeux grands ouverts, cherchant une réponse, une promesse. Emir s’accroche à mon manteau, son doudou serré contre lui. Je me penche, je les embrasse tous les deux. « On va trouver un endroit, je te le promets, ma chérie. » Mais ma voix tremble. Je ne sais pas si je mens.

Je descends les escaliers, chaque marche résonne comme un coup de tonnerre dans la nuit. Dehors, la ville dort, indifférente à notre détresse. Je marche, sans but, les enfants à mes côtés. Je pense à la police, mais la honte me paralyse. J’imagine les regards, les questions, les papiers à remplir, les jugements silencieux. Je pense aux voisins, à Madame Dupuis du troisième, qui a sûrement entendu les cris, mais n’a jamais rien dit. À Monsieur Bernard, qui détourne les yeux quand il me croise dans l’ascenseur. À toutes ces personnes qui savent, mais préfèrent ne pas voir.

Je m’arrête devant une cabine téléphonique. Je compose le numéro du 115, le SAMU social. Une voix fatiguée me répond, me demande mon nom, l’âge des enfants, la situation. « On va essayer de vous trouver une place, madame, mais cette nuit, c’est compliqué… » Je raccroche, le cœur lourd. Je m’assois sur un banc, les enfants blottis contre moi. Je repense à ma vie d’avant, à mes rêves d’étudiante, à la promesse de bonheur que j’avais faite à mes enfants. Comment en suis-je arrivée là ?

Le temps passe, lentement. Les enfants finissent par s’endormir, épuisés. Je lutte contre le sommeil, la peur de voir Julien surgir, de voir la police me demander des comptes. Je me sens invisible, transparente, comme si je n’existais plus. Je pense à toutes ces femmes, ces mères, qui vivent la même chose, chaque nuit, dans chaque ville de France. Pourquoi personne ne nous tend la main ? Pourquoi la honte est-elle toujours pour celles qui fuient, jamais pour ceux qui frappent ?

Le matin arrive, gris et froid. Les enfants se réveillent, affamés, les yeux cernés. Je leur souris, je fais semblant d’être forte. Je les emmène à la boulangerie, j’achète un croissant avec les quelques pièces qu’il me reste. La boulangère me regarde, hésite, puis me glisse un pain au chocolat en plus. « Pour les petits, tenez. » Je la remercie, les larmes aux yeux. Ce petit geste me donne un peu de courage.

Je décide d’aller au commissariat. Je prends une grande inspiration, j’entre. L’agent d’accueil me regarde, surpris. Je raconte, d’une voix blanche, les années de violence, la fuite, la peur. Il prend des notes, me propose un café, appelle une assistante sociale. On me trouve une chambre d’hôtel pour quelques nuits, le temps de trouver une solution. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est un début.

Les jours passent, rythmés par les rendez-vous, les démarches, les regards curieux des autres clients de l’hôtel. Les enfants reprennent doucement confiance, jouent dans la petite cour, rient parfois. Je me bats pour un logement, pour un travail, pour une place à l’école. Je me bats contre la honte, contre la solitude, contre la tentation de retourner en arrière. Parfois, la nuit, je pleure en silence, pour ne pas réveiller Leïla et Emir. Mais je tiens bon. Pour eux. Pour moi.

Un soir, alors que je borde Leïla, elle me demande : « Tu crois qu’on sera heureux ici, maman ? » Je la regarde, je caresse ses cheveux. « Je ne sais pas, ma chérie. Mais on va essayer, ensemble. »

Aujourd’hui, je ne sais pas de quoi demain sera fait. Mais je sais que j’ai eu le courage de partir, que j’ai choisi la vie pour mes enfants et pour moi. Et vous, que feriez-vous à ma place ? Est-ce que la société doit continuer à détourner le regard, ou est-il temps d’ouvrir les yeux et d’agir ?