Entre deux feux : Comment j’ai tenté de trouver un terrain d’entente avec ma belle-fille
« Tu veux un peu plus de tarte, Camille ? » Ma voix tremble à peine, mais je sens déjà le regard de mon fils, Thomas, qui glisse entre nous comme un avertissement silencieux. Camille relève à peine la tête de son assiette, ses longs cheveux bruns cachant la moitié de son visage. « Non merci, c’est bon. » Sa réponse est sèche, presque froide, et la gêne s’installe autour de la table, comme un brouillard épais qui empêche chacun de respirer normalement.
Nous sommes tous réunis dans la vieille maison de campagne de mes parents, à la lisière de la forêt de Fontainebleau. Le soleil filtre à travers les rideaux en dentelle, mais la lumière ne parvient pas à réchauffer l’atmosphère. Mon mari, Jean, tente de détendre l’ambiance en plaisantant sur la pluie qui menace de gâcher notre barbecue, mais personne ne rit vraiment. Je sens le malaise de Thomas, qui évite mon regard, et celui de Camille, qui semble vouloir disparaître sous la table.
Depuis que Thomas a épousé Camille, il y a deux ans, je me sens comme une étrangère dans ma propre famille. J’ai tout fait pour accueillir Camille, pour qu’elle se sente chez elle, mais rien n’y fait. Elle garde ses distances, répond à peine à mes questions, refuse mes invitations à déjeuner ou à faire les boutiques. Je me demande sans cesse ce que j’ai pu faire de mal. Est-ce ma façon de parler, trop directe ? Mes conseils, trop envahissants ? Ou bien est-ce simplement moi, qui ne suis pas assez bien pour elle ?
Après le repas, je propose une promenade dans le jardin. Camille accepte, à ma grande surprise, mais Thomas préfère rester à l’intérieur avec son père. Nous marchons en silence parmi les rosiers, le gravier crisse sous nos pas. Je cherche désespérément un sujet de conversation. « Tu as l’air fatiguée, tu travailles beaucoup en ce moment ? » Elle hausse les épaules. « Comme tout le monde. »
Je sens les larmes me monter aux yeux, mais je me retiens. Je ne veux pas qu’elle me voie faible. Je me rappelle les paroles de ma propre belle-mère, qui me disait toujours : « Il faut du temps pour apprivoiser une belle-fille, mais il faut aussi savoir lâcher prise. » Je n’ai jamais compris ce que cela voulait dire, jusqu’à aujourd’hui.
Soudain, Camille s’arrête et me regarde droit dans les yeux. « Pourquoi tu insistes autant ? » Sa voix est douce, mais ferme. Je suis prise au dépourvu. « Je… Je veux juste qu’on s’entende bien. Tu fais partie de la famille, Camille. » Elle soupire. « Je sais, mais parfois, j’ai l’impression que tu veux que je sois quelqu’un d’autre. Que je ressemble à ta fille, alors que je ne le suis pas. »
Son aveu me frappe en plein cœur. Je n’ai jamais eu de fille, seulement Thomas, et peut-être que, sans m’en rendre compte, j’ai projeté sur Camille tous mes rêves de complicité féminine. Je me sens honteuse. « Je suis désolée, Camille. Je ne voulais pas te mettre la pression. Je voulais juste… partager des choses avec toi. »
Elle détourne les yeux, gênée. « Je comprends, mais j’ai besoin de temps. Je ne suis pas très à l’aise dans les grandes familles, tu sais. Chez moi, on ne se parlait pas beaucoup. »
Nous restons là, silencieuses, à regarder les pivoines qui ploient sous le vent. Je repense à toutes ces fois où j’ai voulu forcer les choses, où j’ai insisté pour qu’elle vienne à Noël, pour qu’elle m’appelle « maman », pour qu’elle goûte à mes plats préférés. Je comprends maintenant que j’ai voulu combler un vide en elle, sans voir le mien.
Le soir, alors que tout le monde est reparti, je m’assois seule dans la cuisine, une tasse de thé entre les mains. Jean me rejoint, pose une main sur mon épaule. « Ça va aller, tu sais. Il faut juste leur laisser du temps. » Mais le temps, je le sens, ne suffit pas toujours. Il faut aussi apprendre à écouter, à accepter l’autre tel qu’il est, sans vouloir le changer.
Quelques jours plus tard, Thomas m’appelle. Sa voix est hésitante. « Maman, Camille a apprécié votre promenade. Elle m’a dit que tu avais été honnête avec elle. » Mon cœur se serre. Peut-être qu’il y a de l’espoir, finalement. Peut-être qu’il suffit d’un pas, d’un mot, pour briser le mur du silence.
Mais ce soir, seule dans mon lit, je me demande : ai-je vraiment su aimer Camille pour ce qu’elle est, ou ai-je seulement cherché à combler mes propres manques ? Comment fait-on pour trouver la juste distance, pour aimer sans étouffer ? Est-ce que d’autres vivent la même chose que moi ?
Et vous, comment avez-vous réussi à créer un lien avec votre belle-fille ou votre belle-mère ? Est-ce que le temps suffit, ou faut-il apprendre à lâcher prise ?