Entre Deux Feux : Le Dilemme de Julien
— Tu penses encore à elle, n’est-ce pas ?
La voix de Camille résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je sursaute, la tasse de café tremble dans ma main. Je n’ai pas besoin de demander de qui elle parle. Sophie. Toujours Sophie. Et Lucie, notre fille, qui me manque à en crever.
Je détourne les yeux, fixant le carrelage froid sous mes pieds. Camille s’approche, ses bras croisés sur sa poitrine. Elle attend une réponse, mais je reste muet. Comment lui expliquer ce vide qui me ronge ? Comment lui dire que chaque rire de Lucie, chaque souvenir avec Sophie, me hante ?
— Julien, je ne suis pas aveugle. Depuis des semaines, tu es ailleurs. Tu parles d’elle tout le temps… Tu ne me regardes même plus.
Je sens la colère monter en elle, mais aussi la tristesse. Je l’ai aimée, sincèrement. Mais depuis que j’ai quitté Sophie, rien n’est plus pareil. Camille n’est pas responsable de mon malheur, mais elle en subit les conséquences.
Je me souviens du jour où tout a basculé. Un soir d’automne à Lyon, la pluie battait les vitres de notre appartement. Sophie et moi venions de nous disputer pour la énième fois à propos de mon travail — trop prenant, trop d’heures tardives à l’agence immobilière. Elle m’a lancé un regard glacé :
— Tu n’es jamais là pour nous. Lucie te réclame chaque soir… Et moi aussi.
J’ai claqué la porte ce soir-là, persuadé que je faisais le bon choix en partant. Mais aujourd’hui, chaque minute loin de Lucie me pèse comme une condamnation.
Camille s’effondre sur une chaise. Elle murmure :
— Tu vas retourner vers elle ?
Je secoue la tête, incapable de répondre franchement. Je me sens lâche. J’aime Camille, mais différemment. Avec Sophie, c’était la passion, les disputes, les réconciliations fiévreuses… Avec Camille, c’est la douceur, la stabilité — mais aussi une étrange distance.
Le téléphone vibre sur la table. Un message de Sophie : « Lucie a eu une mauvaise note en maths. Elle aurait besoin que tu lui parles ce soir… »
Camille lit par-dessus mon épaule. Son visage se ferme.
— Tu vas y aller ?
Je hoche la tête sans réfléchir. Comment refuser à ma fille ? Mais je vois dans les yeux de Camille tout ce que ce choix implique : une trahison silencieuse.
Sur le chemin vers l’appartement de Sophie, je repense à tout ce que j’ai perdu. Les dimanches au parc de la Tête d’Or avec Lucie sur mes épaules, les anniversaires improvisés dans la cuisine… J’arrive devant la porte. Sophie m’ouvre, fatiguée mais souriante.
— Merci d’être venu.
Lucie se jette dans mes bras. Son odeur de shampoing à la fraise me serre le cœur.
— Papa, tu restes dormir ?
Sophie me lance un regard ambigu. Je sens le piège se refermer : rester serait trahir Camille ; partir serait abandonner Lucie.
— Non, ma puce… Je dois rentrer.
Lucie baisse les yeux. Sophie soupire.
— Tu sais Julien… On aurait pu être heureux si tu avais su choisir.
La phrase claque comme une gifle. Je repars sous la pluie, trempé et vidé.
De retour chez Camille, l’appartement est plongé dans le silence. Elle est assise sur le canapé, les yeux rougis.
— Je ne peux plus vivre comme ça, Julien. Je t’aime mais je ne veux pas être un second choix.
Je m’agenouille devant elle.
— Camille… Je suis perdu. J’ai peur de faire souffrir tout le monde. J’ai peur de perdre Lucie si je coupe les ponts avec Sophie… Mais je t’aime aussi.
Elle secoue la tête.
— Ce n’est pas suffisant d’aimer si tu n’es pas là vraiment…
Les jours passent et la tension s’installe comme un brouillard épais. Au travail, je fais semblant d’être concentré mais mes collègues voient bien que je suis ailleurs. Mon patron, Monsieur Lefèvre, m’appelle dans son bureau.
— Julien… Tu es un bon agent mais tu n’es plus le même depuis quelques mois. Tu dois régler tes problèmes personnels ou tu risques de tout perdre ici aussi.
Je rentre chez moi abattu. Camille m’attend avec une valise posée près de la porte.
— Je pars chez ma sœur à Annecy quelques jours… Réfléchis à ce que tu veux vraiment.
La porte claque derrière elle et je me retrouve seul avec mes regrets.
Le lendemain matin, je reçois un message de Sophie : « Lucie veut te voir ce week-end. »
Je m’effondre sur le canapé et éclate en sanglots. Pourquoi est-ce si difficile d’être père et mari à la fois ? Pourquoi ai-je l’impression que chaque choix brise quelqu’un ?
Le samedi soir, je retrouve Lucie au parc. Elle me serre fort contre elle.
— Papa… Tu vas revenir vivre avec nous ?
Je sens mon cœur se fissurer encore un peu plus.
— Je ne sais pas encore, ma chérie… Mais je t’aime très fort.
En rentrant chez moi ce soir-là, l’appartement est vide et froid. Je regarde une photo de Camille et moi prise à Biarritz l’été dernier — on riait alors comme deux adolescents amoureux.
Je me demande : peut-on vraiment réparer ce qu’on a brisé ? Ou faut-il apprendre à vivre avec ses regrets ?
Et vous… Que feriez-vous à ma place ?