Quand le cœur s’arrête – Ma première nuit chez mon mari à la campagne
« Tu es sûre de vouloir dormir ici ce soir ? » La voix de Luc tremble à peine, mais je sens son inquiétude. La nuit est tombée sur le petit village de Saint-Rémy, et la maison de ses parents, massive et silencieuse, me paraît soudain aussi froide qu’un tombeau. Je serre sa main, mais au fond de moi, tout vacille. Je suis Jeanne, Parisienne jusqu’au bout des ongles, et ce soir, pour la première fois, je dors chez mon mari, à la campagne.
Dès que nous franchissons le seuil, l’odeur du feu de bois me prend à la gorge. Dans l’entrée, sa mère, Madame Lefèvre, m’attend. Elle ne sourit pas. « Bonsoir Jeanne. » Son ton est sec, presque hostile. Je bredouille un « Bonsoir Madame » en essayant de cacher mon malaise. Luc me lance un regard d’excuse, mais il file déjà déposer nos sacs dans la chambre d’amis. Je reste seule avec elle.
« Tu viens de Paris, c’est ça ? » demande-t-elle en essuyant ses mains sur son tablier. Je hoche la tête. Elle me jauge du regard, des pieds à la tête. « Ici, on n’a pas l’habitude des gens de la ville. »
Le dîner est un supplice. Autour de la grande table en bois, le silence pèse lourd. Le père de Luc parle peu, sa sœur me dévisage comme une bête curieuse. J’essaie de participer à la conversation : « J’ai vu que vous aviez un potager magnifique… » Mais ma belle-mère coupe court : « Ici, tout le monde travaille dur. Ce n’est pas comme à Paris où on passe son temps dans les cafés. »
Je sens mes joues brûler. J’ai envie de répondre, de défendre ma vie d’avant, mais Luc me frôle la main sous la table. Je ravale mes mots. La soirée s’étire, interminable. Quand enfin nous montons nous coucher, je retiens mes larmes.
Dans la petite chambre glaciale, Luc tente de me rassurer : « Elle va s’y faire… C’est juste qu’elle a peur que tu ne restes pas. » Je me tourne vers lui : « Et si elle avait raison ? Je ne sais même pas si j’ai ma place ici… »
Je repense à ma mère qui m’a suppliée de ne pas partir : « Jeanne, tu n’es pas faite pour la campagne ! » Mais j’aimais Luc, et je croyais que l’amour suffirait.
Au petit matin, je descends dans la cuisine. Ma belle-mère est déjà debout, affairée devant la cuisinière. Elle ne me regarde pas. J’ose un « Bonjour », mais elle ne répond qu’un grognement. Je propose mon aide : « Je peux faire quelque chose ? »
Elle soupire : « Tu sais faire le café au moins ? »
Je m’applique à préparer le café comme elle me l’a montré la veille. Mais je renverse un peu d’eau sur la table. Elle lève les yeux au ciel : « Les Parisiennes… toujours maladroites ! »
La journée passe lentement. Luc part aider son père aux champs ; je reste seule avec sa mère et sa sœur. Elles parlent entre elles en patois bourguignon, rient parfois sans m’inclure. Je me sens invisible.
À midi, alors que nous épluchons des pommes de terre, sa sœur me lance : « Tu comptes travailler ici ou tu vas rester à rien faire ? »
Je ravale mes larmes une fois de plus : « Je cherche du travail… Mais ce n’est pas facile quand on ne connaît personne… »
Ma belle-mère ricane : « Ici, on n’attend pas que le travail tombe du ciel ! »
Le soir venu, Luc sent ma détresse. Nous sortons marcher dans les champs derrière la maison.
— Tu regrettes d’être venue ?
— Je ne sais pas… Je me sens tellement étrangère ici.
— Donne-leur du temps…
— Et si c’était moi qui n’étais pas faite pour ce monde ?
Il me serre fort contre lui. Mais je sens qu’il doute aussi.
La nuit tombe encore sur Saint-Rémy. Dans le lit étroit, j’écoute les bruits de la maison : les pas lourds de mon beau-père dans l’escalier, les rires étouffés des femmes dans la cuisine. Je pense à Paris, à mes amies qui sortent ce soir-là dans le Marais, à ma mère qui doit s’inquiéter pour moi.
Je me demande si l’on peut vraiment appartenir à deux mondes à la fois.
Le lendemain matin, alors que je prépare le café sans rien renverser cette fois-ci, ma belle-mère me regarde enfin dans les yeux.
« Tu comptes rester longtemps ? »
Je prends une grande inspiration : « Aussi longtemps qu’il faudra pour trouver ma place ici… »
Elle détourne le regard sans répondre, mais je crois voir passer une lueur d’admiration dans ses yeux fatigués.
Ce soir-là, dans le silence de la campagne bourguignonne, je me demande : Combien de temps faut-il pour être acceptée ? Peut-on vraiment effacer les frontières entre nos mondes ? Qu’en pensez-vous ?