Je suis retournée chez ma mère après la mort de mon père, et rien n’était resté vraiment à sa place
La première chose que j’ai remarquée en arrivant chez ma mère, ce n’était pas son visage ni la maison. C’était le portail.
Il grinçait encore plus qu’avant. Mon père disait toujours qu’il fallait mettre un peu de graisse dessus, puis il oubliait, ou il n’avait pas le temps, ou il préférait bricoler autre chose. Ma mère pestait contre ce bruit depuis trente ans. Maintenant, le portail faisait ce grincement dans une cour vide et personne ne disait rien.
Je n’étais pas revenue depuis Noël. On était en juin. Ce n’est pas énorme, en théorie. Deux heures quarante de route depuis Lyon, quand ça roule bien. Mais depuis la mort de mon père, huit mois plus tôt, chaque visite ressemblait à une épreuve. Ma mère m’appelait le dimanche, parfois aussi le mercredi soir.
« Tu pourrais passer, quand même. La maison ne va pas se ranger toute seule. »
Elle disait ça sur ce ton où je ne savais jamais si elle me demandait de l’aide ou si elle me présentait une facture.
J’ai quarante-deux ans, je vis seule dans un deux-pièces à Villeurbanne et je travaille dans une médiathèque. Je ne suis pas débordée par trois enfants, je n’ai pas un métier avec des horaires impossibles. C’est ce que ma mère voyait. Elle ne voyait pas les samedis où je voulais juste rester en pyjama, faire des courses, appeler une amie, ne répondre à personne. Avec elle, j’avais toujours l’impression que mes raisons n’étaient jamais assez bonnes.
Elle a ouvert la porte avant même que je sonne.
— Tu es en retard.
— Bonjour, maman.
— Bonjour. Il y avait des bouchons ?
Je lui ai tendu un sachet avec des éclairs au café de la boulangerie près de chez moi. Elle a regardé dedans.
— Tu sais que je ne devrais pas manger ça.
Puis elle les a posés sur le plan de travail.
C’était exactement le genre de détail qui pouvait me mettre hors de moi. Pas l’éclair. Le fait qu’elle ne puisse jamais simplement dire merci. Et en même temps, elle avait maigri. Son gilet gris flottait un peu sur ses épaules. J’ai eu honte d’être agacée.
La maison sentait le produit pour les sols et le café froid. Dans l’entrée, les chaussures de mon père n’étaient plus là. C’était ridicule, mais ça m’a coupé les jambes. Pendant des mois, elles étaient restées sous le petit meuble, comme s’il devait rentrer de sa promenade au bord de la rivière. Ma mère les avait sûrement données ou jetées. Je n’ai pas demandé.
Elle m’a fait visiter les choses à faire. Les volets de la chambre du haut coinçaient. Il y avait un courrier de l’assurance qu’elle ne comprenait pas bien. La gouttière du garage fuyait. Et puis elle a parlé de la chambre de mon père.
— Il faudra que tu regardes ses affaires avec moi.
— Pas ce week-end, maman.
Elle s’est arrêtée net.
— Évidemment. Il ne faut pas trop te fatiguer.
J’aurais pu laisser passer. D’habitude, soit je laisse passer et je rumine pendant trois jours, soit je m’emporte trop fort. Cette fois, je crois que j’étais déjà fatiguée avant d’arriver.
— Ce n’est pas ça. Je viens à peine d’arriver.
— Et moi, j’y vis, dans cette maison.
Je l’ai suivie dans la cuisine. Elle a sorti des pommes de terre pour faire une salade, alors qu’il était presque quinze heures. Elle épluchait vite, avec ce geste nerveux qu’elle avait toujours eu. À table, quand j’étais adolescente, elle épluchait des pommes en parlant de mes notes, de mon attitude, de mes vêtements. Elle ne criait pas beaucoup. C’était presque pire. Elle faisait des phrases très calmes qui restaient dans la tête.
« Tu pourrais faire un effort. »
« Tu n’es jamais contente. »
« Un jour, tu comprendras. »
Quand mon père était là, il disait parfois : « Laisse-la un peu respirer, Monique. » Puis il retournait lire le journal. Je lui en ai voulu aussi, après coup. De ne jamais aller plus loin que cette petite phrase.
Ma mère a posé le couteau.
— Tu m’en veux encore de t’avoir demandé de venir après l’enterrement ?
Ça m’a surprise. Elle n’avait jamais formulé ça comme ça.
Après l’enterrement, elle voulait que je reste une semaine. J’avais posé cinq jours, mais je devais rentrer le mercredi pour une réunion importante et, surtout, je n’en pouvais plus. Elle avait reçu les voisins, la famille, les collègues de mon père. Elle contrôlait tout : le café, les fleurs, les papiers, le repas. Le soir, elle s’asseyait devant la télévision sans la regarder et elle me demandait ce qu’on allait faire maintenant. Comme si j’avais un plan.
Quand je lui avais dit que je repartais, elle avait répondu : « Ton père n’est même pas froid que tu penses déjà à ta petite vie. »
Je ne lui avais plus parlé pendant presque trois semaines.
— Oui, je t’en veux, ai-je dit.
Elle a hoché la tête, sans me regarder.
— Je savais que c’était affreux quand je l’ai dit.
J’ai attendu la suite. Il n’y en avait pas. Chez nous, les excuses arrivaient souvent sans emballage, comme un objet posé sur la table. À prendre ou à laisser.
— Ça ne m’empêche pas de t’en vouloir, ai-je fini par dire.
— Je sais.
Elle s’est remise à éplucher ses pommes de terre. J’ai voulu lui dire qu’elle avait été injuste toute ma vie, qu’elle avait toujours réussi à transformer mon départ en abandon. Que je n’avais pas quitté cette maison à dix-neuf ans pour la punir, mais parce que j’étouffais. Que même aujourd’hui, à quarante-deux ans, son regard me faisait redevenir la fille qui rentrait trop tard et ne rangeait pas sa chambre.
Au lieu de ça, j’ai dit :
— Tu sais, toi non plus tu ne répondais pas quand papa t’appelait depuis l’hôpital.
C’était cruel. Je l’ai regretté dès que les mots sont sortis.
Mon père avait passé ses derniers mois à l’hôpital puis en soins de suite. Ma mère était allée le voir presque tous les jours. Mais il avait parfois appelé quand elle était chez elle, et elle laissait sonner. Elle disait qu’elle ne pouvait pas vivre suspendue à son téléphone.
Elle a reposé le couteau une deuxième fois.
— Parce que je ne savais plus quoi lui dire, Anaïs.
Sa voix était toute petite. Je ne l’entendais presque jamais parler comme ça.
— Il me disait qu’il voulait rentrer. Et moi, je savais qu’il ne rentrerait pas vraiment. Alors parfois… je laissais sonner. Après, je rappelais. Mais il le savait, que je n’avais pas répondu.
Je n’ai rien trouvé à répondre. J’avais imaginé de l’indifférence, de l’agacement, quelque chose qui ressemblait à ce que je connaissais d’elle. Pas cette peur-là.
Elle s’est assise, les mains humides posées à plat sur la table.
— Quand tu repars, j’ai l’impression que tout recommence. La maison est trop grande. Je sais que ce n’est pas à toi de remplir ça. Je le sais très bien. Mais je t’appelle quand même.
J’ai regardé le saladier, les épluchures, le calendrier publicitaire du garage avec le mois de juin. J’étais incapable de la prendre dans mes bras. Elle aussi, d’ailleurs, ne l’a pas fait.
— Moi, quand tu m’appelles, j’ai peur que tu me demandes quelque chose que je ne peux pas donner, ai-je dit. Ou que tu me fasses sentir que ce que je donne n’est jamais suffisant.
Elle a soufflé par le nez, comme quand elle allait contester. Puis elle s’est contentée de dire :
— Ce n’est pas très rassurant, ce que tu me dis.
— Ce n’est pas très rassurant pour moi non plus.
On a mangé la salade de pommes de terre à dix-sept heures passées. Elle était trop vinaigrée, et les éclairs ont fini par servir de dessert. Ma mère en a mangé la moitié d’un, malgré ce qu’elle avait dit.
Le dimanche, avant de repartir, j’ai regardé avec elle un carton des affaires de mon père. Pas toute la chambre. Juste un carton. Il y avait des notices de perceuse, des factures, des cartes routières, une vieille photo de moi avec un appareil dentaire. On s’est disputées cinq minutes à propos d’un manteau qu’elle voulait donner et que je trouvais encore portable. Puis elle a dit qu’elle le garderait pour l’instant.
Depuis, elle m’appelle moins. Une fois par semaine, pas toujours à heure fixe. Elle commence parfois par me parler d’une fuite ou de ses courses, et je l’écoute sans couper court tout de suite.
Je ne sais pas si c’est une amélioration ou juste une trêve. La semaine dernière, elle m’a demandé si je pouvais venir repeindre le couloir en août. J’ai dit non, pas ce week-end-là. Elle a répondu : « Bon, on verra. »
Et, pour une fois, elle n’a pas ajouté le reste.