« Pour une fois, je n’ai pas ouvert ma porte » : le jour où Claire a cessé de tout porter pour sa famille
Pendant presque deux ans, j’ai eu le téléphone posé à côté de moi, même sous la douche.
Ça paraît idiot dit comme ça, mais je ne pouvais plus laisser le son de mon portable dans une autre pièce. S’il arrivait quelque chose à mon père, mes frère et sœur appelleraient d’abord moi. Pas parce que j’habitais le plus près — mon frère vit à vingt minutes — mais parce que j’étais « la plus organisée ».
C’est devenu une phrase qui me donnait envie de pleurer.
« Toi, tu sais faire. »
« Toi, tu as toujours les papiers. »
« Toi, papa t’écoute mieux. »
Ma mère est décédée il y a trois ans, assez brutalement. Un AVC. Elle avait 71 ans, elle allait encore au marché le samedi, elle gardait les enfants de ma sœur pendant les vacances. Après l’enterrement, personne n’a décidé officiellement que je prendrais le relais. Ça s’est fait par petits bouts.
J’ai appelé la mutuelle. J’ai retrouvé les identifiants Ameli de mon père. J’ai accompagné papa chez le cardiologue parce que mon frère, Laurent, avait une réunion. J’ai fait une liste de courses parce que ma sœur, Sophie, ne savait pas ce qu’il restait dans les placards.
Au début, ça me semblait normal. J’étais moi-même séparée depuis peu, sans enfant, je travaille comme gestionnaire dans un lycée à Melun. Dans la famille, ça voulait dire que j’avais du temps. Alors que je faisais 35 heures, plus une heure de trajet chaque jour, et que le soir je rentrais dans un appartement où j’avais parfois juste envie de manger des pâtes debout dans la cuisine et de n’adresser la parole à personne.
Papa n’est pas dépendant. C’est important de le dire. Il a 76 ans, il marche, il conduit encore un peu, il fait ses mots fléchés et regarde des documentaires animaliers beaucoup trop fort. Mais depuis la mort de maman, il s’est laissé aller sur des choses simples. Il oublie de manger correctement. Il reporte ses rendez-vous. Il dit qu’il ne veut déranger personne, puis il laisse les courriers s’empiler sur la table du salon.
Et moi, j’arrivais le dimanche avec un cabas et l’impression d’être attendue comme une employée de maison qu’on ne paie pas.
Je lui faisais remarquer, parfois.
— Papa, tu pourrais appeler Laurent aussi.
Il haussait les épaules.
— Laurent est débordé avec les petits.
Sophie, elle, travaille à son compte. Elle a toujours une cliente, un devis, une livraison qui tombe mal. Moi aussi, j’avais une vie, mais c’était moins visible. Une vie sans enfants et sans mari, apparemment, ça compte moins. C’est comme une case vide que les autres se sentent autorisés à remplir avec leurs besoins.
Le pire, ce n’était même pas les tâches. C’était cette sensation que personne ne me demandait comment j’allais. On me demandait : « Tu as réussi à avoir le médecin ? » ou « Tu peux passer à la pharmacie ? »
Un soir, en novembre, j’ai fait une crise d’angoisse dans ma voiture, sur le parking du Lidl. Je venais d’acheter les courses de papa après une journée où j’avais géré une altercation entre deux élèves, trois parents furieux au téléphone et une panne informatique. J’ai regardé les sacs sur le siège passager, les yaourts, le blanc de poulet, ses compotes sans sucre, et je me suis mise à trembler.
Je n’ai appelé personne. J’avais honte. Je me disais que maman aurait fait tout ça sans se plaindre. Sauf que maman avait aussi un mari, une maison, des voisins qu’elle voyait tous les jours. Et elle n’était pas moi.
Deux semaines après, nous étions chez Sophie pour l’anniversaire de son fils. Papa avait oublié son traitement du soir. Laurent m’a regardée comme si j’avais fait exprès.
— Claire, tu ne l’as pas vérifié avant de partir ?
J’ai répondu assez sèchement :
— Non. Je ne suis pas son infirmière.
Il y a eu un blanc. Sophie a continué à couper le gâteau, mais elle coupait des parts minuscules, comme si ça demandait toute son attention.
Laurent m’a dit :
— On ne te demande pas grand-chose, quand même.
Cette phrase m’est restée dans la tête pendant des jours. Parce que chacun, pris séparément, ne me demandait pas grand-chose. Un appel. Une course. Un rendez-vous. Un repas à préparer pour papa le dimanche. Mais mis bout à bout, c’était devenu ma deuxième journée de travail, sans fin et sans horaires.
Alors j’ai envoyé un message dans notre groupe familial. J’ai mis presque une heure à l’écrire.
J’ai dit que je ne pouvais plus passer systématiquement tous les dimanches. Que j’avais besoin qu’on fasse un planning, même simple. Que je pouvais continuer certaines choses, mais pas être la personne par défaut pour tout.
Sophie a répondu tout de suite : « On va s’organiser. »
Laurent n’a rien écrit.
Papa m’a appelée dix minutes plus tard. Il ne criait pas. C’était presque pire.
— Tu en as marre de t’occuper de moi, c’est ça ?
J’ai senti cette vieille culpabilité me remonter dans la gorge. J’ai failli lui dire non, bien sûr que non, je viendrai dimanche comme d’habitude. J’ai même commencé à le dire.
Puis je me suis arrêtée.
— J’en ai marre d’être la seule à y penser, papa.
Il a soupiré longtemps. Il a répondu qu’il ne demandait rien. J’ai dit que justement, il ne demandait pas clairement, mais qu’il attendait. Et qu’on attendait tous de moi que je comprenne avant même qu’on me parle.
Le dimanche suivant, je n’y suis pas allée.
J’avais prévu de ranger mon appartement, ce que je repoussais depuis des semaines. Finalement, je n’ai presque rien rangé. J’ai dormi jusqu’à dix heures. Puis je suis allée marcher au bord de la Seine avec un café brûlant dans un gobelet. J’ai regardé mon téléphone au moins cinquante fois.
À 18 h 12, Sophie a envoyé une photo de papa à table chez elle. Il avait l’air parfaitement normal. Laurent était venu aussi avec les enfants. Ils avaient commandé des pizzas.
J’ai été soulagée, puis blessée. Une partie de moi s’est dit : « Donc ils pouvaient le faire depuis le début. » Une autre s’est demandé si ma présence manquait réellement à quelqu’un ou si j’étais juste utile.
Depuis, il y a bien un planning. Sur le papier, en tout cas. Laurent oublie parfois son tour. Sophie me demande encore de remplacer au dernier moment. Et moi, il m’arrive encore de dire oui alors que je n’en ai pas envie, parce que je n’ai pas complètement changé en trois mois.
Mais je ne cours plus dès que le téléphone sonne.
Hier, papa m’a laissé un message pour me demander si je pouvais passer samedi. J’ai écouté le message, puis je l’ai rappelé une heure plus tard. Je lui ai dit que non, que j’avais prévu d’aller voir une amie à Paris.
Il a simplement répondu :
— D’accord. Alors dimanche, si tu veux.
J’ai raccroché et je suis restée quelques secondes dans mon salon, sans savoir si je devais me sentir légère ou égoïste. Peut-être un peu les deux.