Après des années de silence, sa belle-fille lui a demandé de garder sa petite-fille… mais certaines absences laissent des traces difficiles à effacer

La première fois que ma petite-fille m’a appelée « Mamie » sans que je le lui demande, elle avait presque sept ans.

Elle était assise à ma table de cuisine, les pieds dans le vide, avec une tartine de confiture qu’elle émiettait partout. J’avais ressorti les petites assiettes à fleurs que je gardais au fond d’un placard depuis des années. C’était ridicule, peut-être, mais je n’avais pas voulu les utiliser avant. J’avais peur de les casser pour rien.

Elle a levé la tête et elle a dit :

— Mamie, tu as un chat ?

J’ai répondu oui, alors que Nougat était mort depuis deux ans. Je ne sais pas pourquoi. J’ai dû paniquer. Puis j’ai corrigé tout de suite, mais elle était déjà passée à autre chose. Elle voulait savoir si elle pouvait dessiner sur le frigo.

C’est comme ça que ça a repris entre nous. Pas avec une grande explication, pas avec des excuses bien formulées. Avec un feutre violet, des miettes de brioche et cette enfant qui ne savait pas vraiment qui j’étais.

Ma belle-fille, Claire, m’avait appelée trois jours avant. Enfin, elle n’avait pas appelé : elle avait envoyé un message.

« Bonjour Monique. Est-ce que tu serais disponible mercredi après-midi ? J’ai une situation compliquée au travail. »

J’ai lu le message au moins dix fois. J’ai même pensé que ce n’était pas pour moi. Depuis quatre ans, nos échanges tenaient en deux lignes pour Noël et une photo d’anniversaire quand mon fils, Julien, y pensait.

Le mercredi, Claire est arrivée devant chez moi avec Louise. Elle avait l’air épuisée, les cheveux attachés n’importe comment, une grosse sacoche sur l’épaule et le téléphone déjà à la main. Elle travaillait comme préparatrice en pharmacie, avec des horaires qui bougeaient sans arrêt depuis qu’une collègue était en arrêt. Julien, lui, était parti deux jours à Lille pour une formation.

Elle m’a expliqué que la nounou de Louise avait eu une gastro et qu’elle n’avait personne d’autre.

Je n’ai pas posé la question qui me brûlait les lèvres : « Personne d’autre, vraiment ? »

J’ai juste dit :

— Bien sûr. Tu me la ramènes à quelle heure ?

Claire a eu un mouvement bizarre, comme si elle s’attendait à ce que je refuse. Ou à ce que je lui fasse payer quelque chose. Je crois que c’est ça qui m’a fait le plus mal : elle me connaissait assez pour avoir peur de moi, et pas assez pour savoir que j’aurais dit oui à n’importe quoi concernant Louise.

Je ne vais pas faire comme si tout venait d’elle. Quand Julien et Claire se sont mis ensemble, j’ai été pénible. Pas volontairement, enfin… pas toujours.

J’avais l’habitude que Julien passe me voir le dimanche. Après son père, j’ai élevé ce garçon pratiquement seule. Il avait vingt-huit ans quand il a rencontré Claire, j’en avais déjà cinquante-huit, mais dans ma tête, il restait celui qui oubliait son écharpe à l’école.

Claire était réservée. Elle ne parlait pas beaucoup, surtout au début. Au lieu de comprendre qu’elle avait peut-être besoin de temps, j’ai rempli les silences. Je donnais mon avis sur leur appartement trop petit, sur les repas qu’elle préparait, sur le fait qu’ils partaient voir ses parents à Rennes presque chaque vacances.

Quand elle était enceinte, j’ai acheté un berceau d’occasion sans demander. Je l’ai déposé chez eux en disant : « Au moins, ça servira quand vous me la laisserez. »

Elle m’avait répondu très calmement :

— Monique, on n’a pas prévu de la faire garder tout de suite.

J’avais mal pris cette phrase. J’avais fait semblant de rire, mais pendant le trajet du retour, j’avais pleuré dans ma voiture comme une idiote.

Après la naissance de Louise, tout s’est crispé. Je trouvais que Claire ne me la confiait jamais. Elle trouvait que je ne respectais pas ses consignes. La vérité, c’est que j’en avais effectivement fait à ma tête deux ou trois fois. Une fois, je lui ai donné une compote alors qu’elle m’avait dit qu’ils commençaient seulement la diversification avec certains aliments. Une autre fois, j’ai mis une photo de Louise sur Facebook sans demander. Pour moi, c’était une fierté de grand-mère. Pour Claire, c’était une intrusion de plus.

Un dimanche, elle m’a demandé de retirer la photo. J’ai dit :

— Tu exagères, on dirait que je suis dangereuse.

Elle a répondu qu’elle ne disait pas ça. Mais Julien s’en est mêlé, j’ai parlé trop fort, Claire a pris Louise dans ses bras et ils sont partis avant le café.

Après ça, personne n’a vraiment décidé de couper les ponts. C’est pire, peut-être. Il y a eu moins de visites. Puis seulement des invitations où l’on sentait bien qu’on était attendue deux heures, pas davantage. J’ai moi-même refusé deux anniversaires parce que j’étais vexée. Je disais que je n’allais pas courir après mon fils. En réalité, j’espérais qu’il insiste.

Il n’a pas insisté.

Quand Claire a déposé Louise chez moi ce mercredi-là, elle est restée dans l’entrée une minute de trop. Louise se cachait derrière sa jambe, sans être franchement apeurée. Elle m’observait surtout comme on observe une maîtresse remplaçante.

Claire m’a donné une liste : l’heure du goûter, pas d’écran, son inhalateur dans la poche latérale du sac au cas où, le numéro de la pédiatre. Elle parlait vite.

J’ai failli lui dire : « Tu crois que je ne sais pas m’occuper d’un enfant ? »

À la place, j’ai pris la feuille.

— D’accord. Je te tiens au courant.

Elle a hoché la tête. Puis, juste avant de partir, elle a regardé Louise et elle a dit :

— Tu écoutes bien Mamie, d’accord ?

Ce mot-là, dans sa bouche, m’a presque coupé les jambes.

Les premiers mercredis ont été maladroits. Louise m’appelait parfois « la maman de Papa ». Elle n’aimait pas mon gratin de courgettes, et elle trouvait que mon appartement sentait « les vieux meubles », ce qui était assez juste. Je lui ai appris à faire des crêpes, sauf que j’ai raté la première pâte parce que je tremblais en cassant les œufs.

Claire venait la chercher à l’heure exacte. Ni en avance ni en retard. Elle demandait si ça s’était bien passé. Je répondais trop brièvement, par peur d’avoir l’air de réclamer davantage.

Un soir, elle est restée dans la cuisine parce qu’il pleuvait très fort. Je lui ai proposé un café. Elle a accepté, ce qui m’a surprise.

Elle m’a dit, sans me regarder :

— Je sais que je vous ai éloignées. Je le sais.

J’ai eu envie de lui répondre immédiatement que oui, qu’elle m’avait volé des années. Mais ce n’était pas toute l’histoire, et je le savais.

Alors j’ai dit :

— Je ne vous ai pas facilité les choses non plus.

Elle a soufflé, très doucement.

— J’avais l’impression que si je vous laissais prendre trop de place, je n’arriverais plus à être la mère de Louise comme je l’entendais.

Je n’ai pas compris complètement. Peut-être que je ne comprendrai jamais tout. Mais j’ai pensé à ma propre mère, qui avait toujours trouvé quelque chose à redire sur ma façon d’élever Julien, et à quel point je m’étais juré de ne pas reproduire ça.

J’avais reproduit autrement.

Aujourd’hui, je garde Louise certains mercredis et, quand les horaires de Claire deviennent impossibles, parfois le samedi matin. Ce n’est pas magique. Claire et moi restons prudentes. Il y a des jours où elle m’agace encore. Il y a des jours où je vois passer sur le téléphone de Julien des photos de vacances auxquelles je n’étais pas invitée, et ça me serre la poitrine.

Surtout, il y a ces années que personne ne peut me rendre. Les premiers mots de Louise, ses premières rentrées, ses colères de petite, tout ce que j’ai appris après coup ou pas du tout.

La semaine dernière, elle est repartie avec un dessin roulé sous le bras. Avant de descendre, elle m’a demandé si elle pouvait revenir mercredi, même si sa nounou n’était pas malade.

Claire a baissé les yeux vers elle, puis vers moi.

Elle a répondu :

— On va voir ça avec Mamie.

Et, pour l’instant, c’est déjà beaucoup.