« J’ai arrêté de faire semblant » : le jour où Théo a compris que rester le fils modèle lui coûtait sa propre vie
J’ai longtemps cru que j’étais quelqu’un de facile à vivre.
C’est ce que ma mère disait de moi devant les autres : « Théo, lui, on n’a jamais eu de souci. » Elle le disait avec un sourire fier, et moi je souriais aussi. À 31 ans, ça me faisait encore quelque chose, comme si j’avais obtenu une bonne note.
Le problème, c’est que je n’étais pas facile à vivre. J’étais surtout très fort pour ne pas prendre de place.
J’ai grandi près de Chalon-sur-Saône, dans une famille où personne ne criait vraiment, où on travaillait beaucoup, où on se voyait tous les dimanches chez mes parents. Mon père avait son entreprise de plomberie avec deux salariés. Ma mère était secrétaire dans un cabinet médical avant de s’arrêter. Ma sœur, Élodie, est mariée, deux enfants, pavillon à dix minutes de chez eux. Rien de mal là-dedans. C’était juste le décor dans lequel tout semblait déjà écrit.
Après mon BTS, mon père m’a proposé de venir bosser avec lui. Au début, ça devait être provisoire. J’avais besoin d’un salaire, lui avait besoin d’un coup de main pour les devis et les appels clients. Puis les années ont passé.
J’étais devenu celui qui faisait les plannings, répondait aux urgences le samedi, commandait le matériel. Mon père disait parfois, devant les clients : « Heureusement qu’il est là, le petit. » J’avais beau ne plus être petit depuis longtemps, ça me touchait.
À côté de ça, j’avais commencé à faire du dessin. Pas des croquis de chantier, pas des plans. De l’illustration. Le soir, sur mon ordinateur portable posé sur la table de la cuisine, dans mon petit T2 à Beaune. Au départ, je mettais mes dessins sur Instagram sans rien attendre. Puis une amie m’a conseillé de proposer quelques affiches sur une plateforme. J’en ai vendu trois. Après, une dizaine. Un café de Dijon m’a demandé une illustration pour son menu.
Je ne gagnais pas ma vie avec ça, loin de là. Mais les rares soirs où je dessinais jusqu’à une heure du matin, j’avais l’impression de respirer normalement.
Je n’en parlais presque pas à mes parents. Pas parce qu’ils m’en empêchaient. Ils trouvaient ça « sympa ». C’était précisément le mot qui me coinçait.
« C’est sympa, ça te détend », disait ma mère.
Mon père regardait mes dessins deux secondes, puis demandait : « Et sinon, tu as relancé le syndic pour la facture de Mâcon ? »
J’ai laissé faire. Je disais oui quand il fallait aller dépanner un client à 18 heures. Je disais oui quand mon père parlait de me céder progressivement des parts de l’entreprise. Je disais oui à tout ce qui pouvait rassurer les autres, même quand ça m’angoissait pendant des jours.
L’hiver dernier, j’ai été accepté dans une formation d’illustration et de graphisme à Lyon. Une formation d’un an, avec des cours le soir et certains week-ends, au début. Ce n’était même pas un saut dans le vide. J’aurais pu garder mon travail quelque temps. Mais juste recevoir le mail m’a donné la nausée.
Je l’ai lu dans ma voiture, garée devant un fournisseur. J’ai pleuré comme un idiot, sans savoir si c’était de joie ou de panique.
J’ai attendu presque deux semaines avant d’en parler.
Le dimanche suivant, il y avait ma sœur et ses enfants à table. Mon neveu faisait rouler une petite voiture entre les verres, ma mère râlait parce qu’il mettait des miettes partout. Mon père coupait le rôti. C’était le pire moment pour lancer ça, je le sais. Mais j’avais le dossier d’inscription imprimé dans mon sac depuis trois jours, plié en quatre, et je n’en pouvais plus de le sentir contre moi.
J’ai dit que j’avais été pris dans une formation à Lyon.
Ma mère a d’abord cru que c’était pour l’entreprise.
« Ah, une formation de gestion ? C’est bien, ça. »
J’ai répondu non. Illustration.
Il y a eu un silence très court, mais je l’ai vécu comme si tout le monde s’était arrêté de respirer.
Mon père a posé son couteau. Pas violemment. Il a juste demandé :
« Et tu comptes faire ça quand ? »
J’ai dit que je voulais réduire mes heures, puis sans doute partir à la fin de l’année si ça se passait bien.
Élodie a été la première à parler. Elle m’a demandé si j’étais sûr, avec un ton que je connais : pas méchant, mais celui qu’on prend quand quelqu’un annonce qu’il veut traverser l’autoroute à pied.
Mon père, lui, s’est mis à parler de charges, des deux salariés, des clients qui lui faisaient confiance. Il disait : « Je ne te retiens pas », tout en m’expliquant, pendant vingt minutes, tout ce qui s’effondrerait si je partais.
Et le pire, c’est qu’il n’inventait pas tout. Il avait 58 ans, mal au dos, et il avait réellement organisé l’avenir de la boîte en pensant que je serais là. Je l’avais laissé croire ça. Je ne pouvais pas prétendre que je n’y étais pour rien.
À un moment, il m’a regardé et il a dit :
« Donc tout ce qu’on a construit, ce n’est pas assez bien pour toi ? »
Je crois que c’est cette phrase qui m’a fait mal. Parce que ce n’était pas ça. Je n’avais pas honte de lui. Je n’avais pas honte de notre vie. Mais je commençais à avoir peur de me réveiller à 45 ans en ayant été le projet raisonnable de quelqu’un d’autre.
Je n’ai pas su le dire correctement. J’ai lâché :
« Ce n’est pas ma vie, papa. »
Ma mère s’est mise à pleurer en silence. Élodie a regardé son assiette. Les enfants, eux, ne comprenaient rien et continuaient à réclamer du dessert.
Je suis parti avant le café. Dans la voiture, j’avais les mains qui tremblaient tellement que j’ai attendu cinq minutes avant de démarrer.
Pendant trois semaines, mon père ne m’a parlé que pour le boulot. Des messages secs. « Client Dupont à rappeler. » « Bon de commande à envoyer. » Ma mère m’appelait, mais dès que je répondais, elle disait qu’elle ne voulait pas s’en mêler. Elle finissait quand même par me demander si je ne pouvais pas « attendre un peu ».
J’ai failli annuler. Vraiment. Plusieurs fois, j’ai ouvert le mail de désistement. J’avais honte de faire souffrir mes parents pour quelque chose d’aussi incertain. Dessiner, ce n’est pas une garantie. On me l’avait assez répété, et au fond je le savais très bien.
Puis, un mardi, mon père m’a appelé à 22 heures. Il ne téléphone jamais à cette heure-là.
Il avait bu un peu, ça s’entendait.
Il m’a dit qu’il était furieux contre moi. Après un silence, il a ajouté qu’il était surtout furieux contre lui-même, parce qu’il avait toujours imaginé que je reprendrais la boîte sans me demander ce que je voulais vraiment.
Je lui ai dit que moi non plus, je ne lui avais jamais dit non.
Il n’a pas répondu. Il a juste soufflé, puis il a parlé de la chaudière de Mme Bernard qui fuyait encore. C’était sa manière à lui de ne pas trop s’approcher des choses.
Aujourd’hui, j’ai réduit mes heures. Je suis toujours dans l’entreprise, mais seulement trois jours par semaine. La formation a commencé il y a deux mois. Je prends le TER pour Lyon les mercredis soirs, avec mon sac, un sandwich acheté à la gare et cette impression étrange d’avoir deux vies qui se frottent l’une contre l’autre.
À la maison, ce n’est pas redevenu simple. Mon père évite encore le sujet. Ma mère me demande souvent si « ça avance, tes dessins », comme si elle craignait de poser la mauvaise question. Élodie, elle, m’a envoyé une photo d’une affiche que j’avais faite, encadrée dans sa chambre d’amis. Elle ne m’a rien écrit avec.
Hier, mon père m’a demandé si je pouvais passer vendredi matin pour un chantier important. J’avais cours.
J’ai regardé mon téléphone longtemps avant de répondre que non.
Puis j’ai posé le téléphone sur la table et j’ai préparé mes affaires pour Lyon.