Depuis la mort de ma mère, je me noyais en silence… jusqu’au soir où ma belle-mère m’a brisée avant de me tendre la main
Je vais être honnête, il y a des jours où je n’arrive même plus à dater le moment où j’ai commencé à disparaître. Je sais juste que ma mère est morte en novembre, un mardi gris, et qu’après ça tout a continué autour de moi comme si de rien n’était. Les enfants devaient toujours être déposés à l’école. Les lessives ne se lançaient pas toutes seules. Les mails s’empilaient. Mon corps était là, mais moi… pas vraiment.
Je m’appelle Élodie, j’ai trente-neuf ans, deux enfants, un mari, un travail dans une agence immobilière à Orléans. Enfin, j’avais un travail. Je me suis arrêtée un mois, puis deux. Au début, Julien m’a soutenue sans discuter.
Il préparait les repas. Il couchait les petits. Il me disait :
« Prends le temps qu’il faut. »
Je le regardais remuer une casserole, parler doucement aux enfants, remplir le lave-vaisselle, et j’avais honte de ne même pas réussir à vider un panier de linge.
Le pire, c’est l’absence émotionnelle. Ce mot, je ne l’aimais pas avant. Maintenant je comprends. Mon fils me montrait un dessin, et je souriais mécaniquement. Ma fille me racontait une dispute dans la cour, et je décrochais au milieu. Julien me parlait, et parfois je n’entendais même pas la fin de sa phrase.
Au bout d’un moment, son visage a changé. Pas d’un coup. Par petites fissures.
« Élodie, il faut quand même que tu reviennes un peu avec nous. »
Avec nous. Comme si j’étais partie volontairement.
Je sais qu’il n’était pas cruel. Il était fatigué. Moi aussi, mais pas de la même façon. Lui portait tout. Moi, je m’enfonçais.
Puis il y a eu sa mère, Monique.
Monique est de cette génération qui repasse encore les torchons, qui arrive avec un gratin déjà chaud et qui regarde d’un seul coup d’œil si la maison “tourne”. Au début, elle a été correcte. Trop correcte, même. Elle disait :
« Ma pauvre Élodie, c’est une épreuve. »
Et puis très vite, le ton a changé.
« Les enfants ont besoin de cadre. »
« Il ne faudrait pas que Julien s’épuise. »
« Tu sais, le travail aide à tenir. Rester chez soi, ce n’est pas toujours bon. »
Je serrais les dents. J’avais l’impression d’être examinée comme une mauvaise mère, une mauvaise épouse, une femme qui se laisse aller. Une fois, elle a plié un plaid sur mon canapé en disant :
« Il faut reprendre sa vie en main, ma grande. »
Ma grande.
J’ai eu envie de pleurer, mais même ça ne sortait plus bien.
Le repas qui a tout fait exploser, c’était un dimanche midi chez elle, à Tours. Gigot, flageolets, nappe blanche, les enfants en chemise propre. Le genre de déjeuner où il faut avoir l’air d’aller bien. J’avais déjà mal au ventre dans la voiture.
À table, je répondais à peine. Monique servait, Julien faisait des efforts, les enfants parlaient trop fort. Et puis mon téléphone a vibré. C’était un rappel de rendez-vous pour résilier la ligne de ma mère. Une bêtise administrative. Mais j’ai senti ma gorge se fermer.
Je me suis levée pour aller dans la cuisine. Monique m’a suivie.
« Élodie, ça ne peut plus durer. »
Je me souviens du bruit de la hotte, du plat encore sur le plan de travail, de mes mains glacées.
« Pardon ? »
« Julien est à bout. Les enfants le sentent. Tu ne peux pas te laisser couler comme ça. Ta mère est morte, oui. C’est terrible. Mais tu es mère, toi aussi. Tu as une tenue à avoir. »
Une tenue.
J’ai cru que j’allais la gifler. À la place, j’ai parlé trop fort, presque en tremblant.
« Une tenue ? Vous croyez que je fais exprès ? Vous croyez que je m’amuse ? Depuis des mois j’essaie juste de me lever, de respirer, de ne pas hurler quand j’ouvre un tiroir et que je retombe sur un torchon qu’elle m’avait donné ! »
Elle a voulu répondre, j’ai continué.
« Vous me jugez depuis le début. Vous regardez si mes enfants sont coiffés, si mon mari mange chaud, si je souris assez. Mais vous ne m’avez jamais demandé comment je survis. Jamais. »
Julien était dans l’embrasure de la porte. Je ne sais pas depuis combien de temps il entendait.
Il a dit doucement :
« Élodie… »
Et là, contre toute attente, Monique s’est assise. Comme si ses jambes lâchaient d’un coup.
Elle a regardé ses mains et sa voix n’était plus la même.
« Quand mon père est mort, j’avais vingt et un ans. Quand ma sœur est morte, j’en avais trente-deux. Je suis allée travailler le lendemain des obsèques. Personne ne m’a demandé si j’allais bien. On ne parlait pas de tout ça. On faisait face. On se taisait. »
Silence.
Même les enfants, dans la salle à manger, semblaient plus loin.
Elle a avalé sa salive.
« Quand j’ai perdu mon premier bébé, avant Julien, je n’ai eu droit qu’à une phrase : “Tu en auras un autre.” Alors oui, je suis dure. Je sais. Parce qu’on m’a appris que si on s’arrêtait, on tombait. Et que si on tombait, personne ne venait. »
Je l’ai regardée, complètement déstabilisée. Je ne l’avais jamais vue comme ça. Jamais.
Julien non plus, visiblement. Il avait les yeux rouges.
Monique a repris, plus bas :
« Je ne voulais pas t’enfoncer. Je voulais te secouer. Mais je m’y prends mal. Très mal. »
Je me suis mise à pleurer pour de vrai cette fois. Pas élégamment. Pas dignement. En faisant ce bruit affreux qu’on essaie d’étouffer. Et elle m’a tendu un torchon au lieu d’un mouchoir. C’était presque absurde. Ça m’a fait rire au milieu des larmes.
Ce jour-là n’a pas tout réparé. Faut pas exagérer. Le lundi suivant, j’étais toujours triste. Ma mère était toujours morte. La maison n’était pas redevenue légère par magie.
Mais quelque chose s’est desserré.
Julien m’a accompagnée chez le médecin. J’ai accepté un suivi. On a parlé de dépression, pas seulement de chagrin. Monique a arrêté les petites phrases qui piquent sous couvert de bon sens. Et moi, j’ai recommencé par des choses minuscules. Déposer les enfants sans rentrer me recoucher. Répondre à deux mails. Faire une balade seule. Dire quand ça n’allait pas, au lieu de faire semblant.
Je crois que le plus dur, ce n’est pas seulement de perdre sa mère. C’est de continuer à vivre quand tout le monde attend que vous repreniez votre place rapidement, proprement, sans déranger.
Et parfois, celles qui nous blessent ne sont pas vides de cœur. Elles parlent juste avec leurs vieilles cicatrices.
Dites-moi… est-ce qu’on peut vraiment “bien” faire son deuil quand on doit continuer à être mère, épouse, salariée, tout en même temps ?
Et vous, vous auriez pardonné à Monique ce jour-là ?