« J’ai fini par lui dire : soit tu te relèves maintenant, soit on se perd »

Je n’oublierai jamais la tête de Julien ce soir-là. Il était assis à la table de la cuisine, en jogging, devant un café froid depuis je ne sais pas combien de temps. Il regardait dans le vide. Moi, j’avais encore mon manteau sur le dos, mon sac qui me sciait l’épaule, et une lettre d’huissier dans la main.

J’ai posé l’enveloppe devant lui.

« Tu l’ouvres ou c’est encore moi qui m’y colle ? »

Il a levé les yeux, blessé tout de suite.

« T’es obligée de me parler comme ça en rentrant ? »

J’ai ri. Pas un vrai rire. Un rire nerveux, moche.

« Et moi, je suis obligée de payer seule le loyer, les courses, la cantine de Lucie, l’électricité, tout ? »

Lucie était dans sa chambre. Enfin je croyais. En fait elle était derrière la porte du couloir, en chaussettes, à écouter. Je l’ai vue plus tard. Son doudou serré contre elle. Ça m’a retournée.

Julien n’a pas toujours été comme ça. Quand je l’ai connu, il bossait dans une petite entreprise de menuiserie à Montreuil. Il partait tôt, il rentrait fatigué, il râlait pour rien, mais il avançait. Et puis la boîte a fermé. Au début, on s’est serré les coudes. Il envoyait des CV, appelait, relançait. Il avait encore de l’élan.

Puis les mois ont passé.

Six mois. Huit mois. Un an.

Le RSA complétait un peu, mes primes aussi, mais ça ne tenait plus. J’ai commencé à compter chaque paquet de pâtes. À repousser le dentiste. À dire à Lucie qu’on ferait l’anniversaire « un peu plus tard ». Elle a eu six ans avec un gâteau du supermarché et deux bougies récupérées au fond d’un tiroir. Elle a souri quand même. C’est presque le pire.

Le problème, ce n’était même plus seulement l’argent. C’était l’ambiance. Ce poids dans l’appartement. Les volets à moitié fermés. La télé allumée trop fort l’après-midi. Les mails Pôle emploi non lus. Les petites phrases qui glissent et qui restent.

« J’ai postulé ce matin. »

« À quoi ? »

« À des trucs. »

Des trucs. Toujours des trucs.

Je rentrais du cabinet dentaire où je travaille à l’accueil, j’avais passé la journée debout à gérer des gens pressés, des impayés, des annulations, et je retrouvais Julien affalé, barbe de trois jours, l’air presque fâché que je lui demande où il en était.

Parfois il s’énervait.

« Tu crois que je le vis bien, peut-être ? Tu crois que ça me plaît de dépendre de toi ? »

Et parfois il se murait.

Le silence de Julien, franchement, était plus violent que ses cris.

Lucie a commencé à changer sans qu’on veuille le voir. Elle faisait des cauchemars. Elle ne voulait plus aller à l’école certains matins. Sa maîtresse m’a dit un soir :

« Elle est très fatiguée en ce moment. Et elle s’inquiète beaucoup pour vous, je crois. »

J’ai eu honte. Une honte froide.

Quelques jours après, j’ai trouvé un dessin dans son cartable. Nous trois devant la maison. Moi en rouge. Elle en jaune. Julien en gris. Sans bouche.

J’ai craqué dans la salle de bain, en silence, pour pas qu’ils entendent.

Et puis il y a eu ce fameux soir. La lettre. Le retard de loyer. Le découvert déjà explosé le 12 du mois. J’avais vendu deux bijoux de ma grand-mère sans le dire à personne. Même ça, il ne le savait pas encore.

Je me suis assise face à lui.

« Écoute-moi bien. Là, je n’en peux plus. Je ne peux plus porter la maison, les papiers, les factures, les courses, Lucie, ton moral, mes propres nerfs… je peux plus. »

Il a voulu parler, j’ai levé la main.

« Non. Cette fois tu m’écoutes. Soit tu te relèves pour de vrai, soit on va droit dans le mur. Et moi, je n’emmène pas notre fille là-dedans. »

Il a blêmi.

« Tu me menaces de partir ? »

« Je te dis que je suis en train de disparaître. C’est pas pareil. »

Il a baissé la tête. Longtemps. J’entendais juste le frigo et une voiture dans la rue. Puis il a murmuré :

« J’ai honte, Claire. J’ouvre les annonces et j’ai l’impression d’être déjà refusé. Alors j’attends le lendemain. Et après j’attends encore. »

Ça m’a fait mal, parce que je l’aimais encore. Mais j’étais trop fatiguée pour le sauver à sa place.

Le lendemain, pour une fois, il s’est levé avant moi. Il a appelé son frère Antoine, qu’il évitait depuis des mois. Il a repris rendez-vous avec son conseiller. Il est allé à une session de recrutement dans une zone commerciale à Rosny. Au début j’y ai à peine cru. Je me suis dit : ça va durer trois jours.

Sauf qu’il a tenu.

Pas avec panache, non. Avec des ratés, des retours abattus, des « ils rappelleront peut-être », des chaussures mouillées, des CV repliés dans la poche. Mais il a tenu.

Un matin, alors que je mettais des tartines dans le grille-pain, il est entré dans la cuisine avec un visage que je n’avais pas vu depuis des mois.

« C’est bon. »

J’ai cru à une blague.

« Quoi, c’est bon ? »

« J’ai un poste. Magasinier. En CDD pour commencer. Je signe lundi. »

Je l’ai regardé sans parler. Et là il s’est mis à pleurer. Julien, qui ne pleure jamais. Lucie a déboulé en pyjama licorne, affolée, puis quand elle a compris, elle s’est accrochée à sa jambe en disant :

« Alors on garde la maison ? »

Cette phrase m’a transpercée.

Oui, il a retrouvé du travail. Oui, ça a changé quelque chose. On respire un peu mieux. On se dispute moins fort. On recommence à faire des projets minuscules, déjà. Mais il reste des traces. La peur ne part pas en claquant des doigts. Et la colère non plus, si je suis honnête.

Parfois je regarde Julien mettre la table ou préparer le cartable de Lucie, et je me demande combien de temps un couple peut tenir avant de se casser pour de bon.

Est-ce qu’on se reconstruit vraiment après ça, ou est-ce qu’on apprend juste à vivre avec les fissures ? Vous, vous auriez attendu aussi longtemps à ma place ?