J’ai ouvert ma porte à ma sœur « pour quelques semaines »… et j’ai fini par ne plus reconnaître ma propre vie
La première chose que j’ai déplacée, ça a été mon fauteuil.
Il était près de la fenêtre du salon depuis huit ans. Un vieux fauteuil vert, pas très beau, mais c’était ma place. Le matin, je m’y asseyais avec mon café, même quand il pleuvait et qu’il n’y avait absolument rien à regarder dans la cour. Je regardais les gens partir travailler, les chats du quartier, le facteur qui se trompait parfois de boîte aux lettres.
Quand Sandrine est arrivée chez moi, elle a dit que le fauteuil gênait le passage vers le canapé-lit.
J’ai répondu : « Oui, bien sûr », comme si ça n’avait aucune importance.
Sandrine est ma petite sœur. Elle a cinquante ans, moi j’en ai cinquante-six. On n’a jamais été particulièrement fusionnelles, mais on s’est toujours entraidées. Enfin, je croyais. Elle vivait avec Thierry depuis vingt-deux ans, dans une maison à Montreuil qu’ils louaient. Ils se sont séparés au début de l’automne dernier. Il lui a demandé de partir assez vite, parce que le bail était à son nom et qu’il avait déjà, apparemment, “besoin de tourner la page”.
Je ne vais pas dire qu’il l’a mise dehors avec ses valises sur le trottoir. Ce n’était pas aussi simple. Mais elle n’avait pas d’économies, elle travaillait seulement à mi-temps dans une boulangerie depuis quelques mois, et elle ne savait pas où aller.
Elle m’a appelée un mardi soir. J’étais en train de manger une omelette devant une émission idiote.
Elle pleurait, mais elle essayait de ne pas pleurer. C’était pire.
« Juste le temps de rebondir, Claire. Je te promets. Deux semaines, peut-être trois. »
J’ai dit oui avant même qu’elle finisse sa phrase.
Mon fils, Lucas, qui vit à Lyon, m’a dit plus tard au téléphone que c’était généreux. Ma mère a dit que c’était normal. Mon beau-frère, celui qui ne rend jamais service à personne mais a toujours un avis, a dit : « Heureusement qu’elle peut compter sur toi. »
Ça m’a énervée, cette phrase. Pas sur le moment. Sur le moment, j’ai même hoché la tête. Mais après, dans mon lit, je me suis demandé pourquoi le fait que je vive seule signifiait, aux yeux de tous, que mon appartement était disponible.
Je vis dans un deux-pièces à Bagnolet. Ce n’est pas un appartement immense. J’ai une chambre, un salon qui sert aussi de salle à manger, une cuisine étroite et une salle de bains où l’on ne peut pas ouvrir complètement la porte si le panier à linge est trop rempli.
Sandrine s’est installée dans le salon avec trois grands sacs, deux valises et une plante qu’elle a posée sur mon meuble télé. Au début, elle faisait attention. Elle repliait le canapé le matin. Elle me demandait si ça me dérangeait qu’elle utilise ma lessive. Elle achetait du pain en rentrant.
Puis, petit à petit, elle a cessé de demander.
Son téléphone sonnait tard. Elle regardait des séries jusqu’à une heure du matin parce qu’elle n’arrivait pas à dormir. Elle laissait ses vêtements sur les chaises, puis sur le fauteuil, puis sur la petite table où je posais mon courrier. Elle invitait parfois une collègue pour boire un verre “sans faire de bruit”. Je rentrais de ma journée à la médiathèque et il y avait quelqu’un que je connaissais à peine, assis chez moi avec des biscuits apéritifs ouverts.
Je sais ce que certaines personnes vont penser : je pouvais lui parler.
Évidemment que je pouvais. Sauf que chaque fois que je la voyais assise sur le canapé, les yeux rougis, à faire défiler des annonces de location auxquelles elle ne pouvait pas répondre parce qu’il fallait gagner trois fois le loyer, je me sentais monstrueuse d’avoir envie de récupérer mon salon.
Elle allait mal. Elle avait perdu ses repères. Et moi, j’étais là, à compter les tasses dans l’évier et à regretter le silence.
Au bout d’un mois et demi, elle a commencé à parler de son “coin bureau”. Elle avait installé son ordinateur sur ma table ronde, celle où je mange. Elle cherchait une formation pour devenir auxiliaire de vie. C’était sérieux, je le voyais. Elle faisait des démarches. Mais elle disait aussi : « Ici, au moins, je peux souffler. »
Cette phrase m’a fait quelque chose de très mauvais.
Parce que moi aussi, je voulais souffler ici.
Je n’ai rien dit. J’ai continué à prendre mes repas debout dans la cuisine, ou avec une assiette sur les genoux dans ma chambre. J’avais honte de le raconter à Lucas. J’avais peur qu’il pense que je ne voulais pas aider sa tante. Alors je lui disais seulement que la cohabitation était “un peu dense”.
Un dimanche, ma mère est venue déjeuner. Sandrine avait préparé un gratin de courgettes. Ma mère l’a félicitée pendant dix minutes, puis elle s’est tournée vers moi.
« Tu vois, finalement, ça te fait de la compagnie. Depuis ton divorce, tu restais trop seule. »
Je me souviens d’avoir souri. Un sourire ridicule. J’avais une serviette en papier dans les mains et je l’ai déchirée en petits morceaux sous la table.
Ce n’était pas de la compagnie que je cherchais en vivant seule. Je ne m’étais pas séparée de Marc trois ans plus tôt parce que je détestais les gens. J’étais juste épuisée de devoir composer en permanence avec les besoins, les humeurs et les habitudes de quelqu’un d’autre. Après vingt-sept ans de mariage, j’avais découvert que le calme n’était pas du vide.
Le calme, c’était une place.
La dispute est arrivée pour une bêtise. Enfin, une bêtise qui n’en était pas une.
J’étais rentrée plus tôt un jeudi, avec une migraine. J’avais envie de fermer les volets, de prendre un cachet et de ne parler à personne. En ouvrant la porte, j’ai entendu de la musique. Sandrine était dans le salon avec Thierry.
Thierry.
Ils parlaient tranquillement, comme un couple qui essaie de recoller les morceaux. Il y avait deux verres de vin sur ma table, et lui avait posé sa veste sur mon fauteuil déplacé contre le mur.
Je suis restée dans l’entrée avec mon sac à la main. Sandrine a vu ma tête et elle a dit :
« On discute, c’est tout. Tu pouvais me prévenir que tu rentrais tôt. »
J’ai eu un blanc. C’était chez moi. Et elle me reprochait de ne pas prévenir.
Thierry a bredouillé qu’il allait partir. Je lui ai dit non, pas méchamment, qu’il pouvait rester cinq minutes, que ce n’était pas le sujet. Mais le sujet, justement, je ne savais pas comment le dire sans avoir l’air cruelle.
Puis ça est sorti n’importe comment.
« Je ne peux plus vivre comme ça, Sandrine. Je n’ai plus de chez moi. »
Elle a pâli. Après, elle s’est mise en colère. Elle m’a dit qu’elle faisait tout pour s’en sortir, que je savais très bien qu’elle n’avait nulle part où aller, que je pouvais au moins attendre qu’elle ait sa réponse pour la formation et ses premiers salaires complets.
J’ai répondu que ce n’était pas une question d’argent seulement. Et elle a lâché :
« Donc c’est quoi ? Tu préfères ton petit confort à ta sœur ? »
Cette phrase m’a suivie pendant des semaines.
Je lui ai donné un délai. Deux mois. J’ai même proposé de l’aider à chercher une colocation, de me porter garante dans certaines limites, de lui avancer un peu pour le dépôt de garantie. Elle a refusé de me parler pendant trois jours, alors qu’on dormait à six mètres l’une de l’autre.
Finalement, elle a trouvé une chambre chez une femme à Noisy-le-Sec, grâce à une collègue. Ce n’était pas idéal. Elle partageait la cuisine et la salle de bains. Le jour où elle est partie, elle m’a juste dit : « Je pensais que tu comprendrais mieux que les autres. »
Je n’ai pas su quoi répondre.
Cela fait quatre mois maintenant. On s’appelle moins. Ma mère trouve ça triste. Lucas me dit que j’ai le droit d’avoir des limites, mais il vit à cinq cents kilomètres et ce n’est pas lui qui entend le silence après le départ de quelqu’un.
J’ai remis mon fauteuil près de la fenêtre. Pourtant, pendant plusieurs jours, je n’ai pas réussi à m’y asseoir. J’avais l’impression d’avoir gagné quelque chose et perdu quelqu’un en même temps.
Hier, Sandrine m’a envoyé une photo de son certificat de formation. J’ai répondu que j’étais fière d’elle. C’était vrai.
Elle a mis un cœur, puis plus rien.
Je ne sais pas encore si notre relation va redevenir simple. Je sais seulement que, depuis ce jeudi-là, je ferme ma porte sans m’excuser de le faire.