« Mon fils ne venait presque plus… et le jour où il est revenu, j’ai compris que je n’étais plus sa priorité »
Je n’aurais jamais cru écrire ça un jour, mais j’ai eu l’impression de perdre mon fils alors qu’il était toujours vivant, à une heure de route de chez moi, avec son téléphone dans la poche et ma voix de moins en moins dans sa vie.
Mon fils s’appelle Julien. J’ai cinquante-huit ans, je vis à Chartres, dans le même pavillon depuis trente-deux ans. Mon mari, Bernard, dit que je dramatise. Il dit ça en haussant les épaules, devant son café, comme si tout ça était simple.
« Il a sa vie, Monique. »
Sa vie. Cette phrase, je ne pouvais plus l’entendre.
Avant, Julien passait tous les dimanches. Pas forcément longtemps. Un café, un poulet rôti, deux ou trois lessives parfois quand il vivait encore seul, et il repartait avec des tupperwares. On parlait de son boulot, de la pluie, des voisins, de rien. C’était banal. C’était notre rythme.
Puis il s’est installé à Orléans avec Camille.
Au début, j’ai fait des efforts. Vraiment. Je me suis dit : ne sois pas la mère envahissante. Je lui envoyais juste un message.
« Vous êtes libres samedi ? Je fais un gratin. »
La réponse arrivait souvent tard.
« Désolé maman, on a des courses. »
Ou alors :
« On profite d’être enfin tranquilles ce week-end. »
Enfin tranquilles. Cette formule m’a piquée plus que je ne veux l’admettre. Tranquilles de quoi ? De nous ?
Camille a toujours été polie avec moi. Jamais un mot plus haut que l’autre. C’est peut-être ça le pire. Pas de scène, pas d’insulte, rien qu’on puisse raconter aux gens en disant : voilà, elle est odieuse. Non. Juste une manière douce de tout verrouiller.
« On essaie de s’organiser. »
« Avec les trajets, c’est compliqué. »
« On veut construire notre routine. »
Le genre de phrases contre lesquelles on ne peut pas se battre sans avoir l’air ridicule.
À Noël, ils sont arrivés avec deux heures de retard. Camille avait l’air fatiguée, Julien aussi. J’avais préparé la table depuis midi. Les huîtres attendaient au frais, le chapon desséchait presque. Bernard tournait dans le salon en disant :
« Assieds-toi, ils vont finir par arriver. »
Quand ils sont enfin entrés, j’ai embrassé mon fils et j’ai senti tout de suite qu’il était ailleurs. Il regardait son téléphone entre le fromage et la bûche.
« Tu peux le lâcher cinq minutes ? » j’ai dit, plus sèchement que prévu.
Camille a baissé les yeux.
Julien a soufflé.
« Maman, on peut passer une soirée normale ? »
Normale. Comme si c’était moi qui rendais tout impossible.
Après leur départ, j’ai pleuré dans la cuisine en rangeant les verres. Pas élégamment, non. J’ai pleuré bêtement, avec les mains dans l’eau tiède et le mascara qui pique. Bernard a posé une assiette dans l’évier et m’a dit :
« Tu l’étouffes un peu, tu sais. »
Je l’ai mal pris. Très mal.
Pendant des semaines, j’ai moins écrit à Julien. Par fierté, surtout. Lui non plus ne relançait pas beaucoup. Parfois un message : « Tout va bien ? » Comme on demande à une voisine.
Puis en mars, j’ai fait un malaise au marché. Rien de grave, une chute de tension. Mais quand je l’ai appelé en sortant des urgences, il n’a pas décroché. Il m’a rappelée trois heures plus tard.
J’étais rentrée. J’avais encore le bracelet de l’hôpital au poignet.
« Ça va maintenant ? »
J’ai entendu Camille derrière, qui parlait du dîner, je crois. Une poêle qui claque, un robinet, la vie qui continue.
Je lui ai dit :
« Ne t’inquiète pas, j’ai compris. »
C’était mesquin. Je sais.
Il n’a rien répondu. Juste un silence. Un de ceux qui restent.
Il est venu la semaine suivante, seul. Sans prévenir. Il a sonné vers vingt heures. J’étais en robe de chambre, Bernard regardait un jeu idiot à la télé.
Quand j’ai ouvert la porte, j’ai vu tout de suite qu’il avait mauvaise mine. Les traits tirés. Les yeux rouges, pas de larmes, non, de fatigue.
Il a dit :
« Il faut qu’on parle. »
On s’est assis à la table de la cuisine. La même table où il faisait ses devoirs, où il a appris à éplucher des pommes, où il m’a annoncé son bac. Ça m’a serré le cœur d’un coup.
Il a tourné sa tasse sans boire.
« Maman… je n’arrive plus. J’ai l’impression d’être mauvais partout. »
Je n’ai pas parlé.
« Quand je viens ici, Camille me dit qu’on ne construit rien chez nous, qu’on passe notre temps à courir, à faire plaisir à tout le monde. Et quand je ne viens pas, je sais que tu le vis comme un abandon. »
Il s’est frotté le visage avec les deux mains.
« Je te jure que je ne veux perdre personne. Mais je peux pas être le fils d’avant et le mari que je dois être en même temps. Je peux pas. »
Le mot mari m’a fait un drôle d’effet. Pas parce qu’il ne l’était pas, bien sûr qu’il l’était. Mais je crois que je refusais de mesurer ce que ça changeait vraiment.
Je lui ai demandé, un peu bêtement :
« Et moi, alors, je passe après ? »
Il m’a regardée longtemps. Pas en colère. Triste.
« Oui. Un peu. Pas parce que je t’aime moins. Parce que ma vie, maintenant, elle est là-bas. »
J’aurais voulu me lever, protester, dire que ce n’était pas juste, que j’avais tout donné, que les mères ne méritent pas ce genre de place en retrait après avoir tenu des nuits entières auprès d’un enfant fiévreux. Mais les mots ne sortaient pas.
Alors j’ai vu autre chose. Mon fils n’était pas en train de m’abandonner. Il était en train de se déchirer pour essayer d’être loyal partout, et il échouait des deux côtés.
Ce soir-là, je n’ai pas pardonné d’un coup, non. Ce serait mentir. Mais j’ai arrêté de faire semblant de ne pas comprendre.
Je lui ai juste dit :
« Viens moins souvent si c’est plus vrai. Mais quand tu viens, sois là. Vraiment là. »
Il a pleuré. Moi aussi. Bernard, depuis le salon, a monté le son de la télévision pour nous laisser notre pudeur. C’était tout lui.
Depuis, on se voit moins. C’est encore douloureux certains dimanches, surtout vers midi. J’ai parfois le réflexe de prévoir trop à manger. Ça me passe pas complètement.
Camille m’écrit un peu plus, curieusement. Pas beaucoup, mais assez pour que les angles s’adoucissent. Peut-être qu’elle avait peur, elle aussi. Peut-être qu’on se défendait chacune de notre côté sans se dire les vraies choses.
Devenir la mère d’un homme marié, personne ne vous apprend ce que ça coûte en silence.
Est-ce qu’aimer son enfant, parfois, ce n’est pas accepter de reculer sans faire de bruit ? Et vous, vous auriez réagi comment à ma place ?