« Tu as la maison, maintenant tu prends aussi le reste » : elle n’avait jamais imaginé que l’héritage de sa grand-mère lui coûterait autant
J’ai vingt-neuf ans et, depuis huit mois, j’ai une boîte de médicaments dans mon sac à main, à côté de mon rouge à lèvres et de mon badge de travail.
Il y a aussi un carnet où je note tout : les prises de sang, les rendez-vous chez le médecin traitant, les passages de l’infirmière, les jours où Mamie a mangé correctement, ceux où elle n’a presque rien touché. Au début, je notais même ses selles, parce que l’aide-soignante m’avait demandé de surveiller. J’ai arrêté. Je n’arrivais plus à me reconnaître quand j’ouvrais ce carnet dans le métro.
Ma grand-mère s’appelle Monique. Elle a quatre-vingt-six ans. Elle vit dans une petite maison à Meaux, celle où j’ai passé tous mes mercredis quand j’étais enfant. Elle y faisait des crêpes trop épaisses et elle gardait des bonbons à la violette dans une boîte en métal, au-dessus du frigo.
Aujourd’hui, elle demande parfois où est son mari alors que mon grand-père est mort il y a douze ans.
La maison m’appartient depuis l’année dernière. Enfin, pas exactement comme les gens l’imaginent quand ils entendent ça. Mamie m’en a fait donation, en gardant l’usufruit. À l’époque, elle avait encore toute sa tête. Elle disait qu’elle voulait éviter les histoires plus tard et que, de toute façon, j’étais « la seule qui aime vraiment cette baraque ».
J’avais pleuré. Pas pour l’argent. Cette maison, c’était mon enfance. Les carreaux froids dans l’entrée, le rosier qu’elle taillait beaucoup trop court, l’odeur de café dès sept heures du matin.
Ma mère, Véronique, avait eu un drôle de sourire ce jour-là. Pas franchement méchant, mais fermé.
« C’est son choix », avait-elle dit.
Je n’avais pas compris ce qu’il y avait derrière cette phrase.
Les premières difficultés ont commencé peu après. Mamie oubliait le gaz. Elle perdait ses lunettes alors qu’elles étaient sur sa tête. Un matin, elle m’a appelée à mon bureau parce qu’elle était persuadée que des inconnus étaient entrés chez elle pendant la nuit et avaient déplacé tous ses torchons.
J’ai quitté le travail en catastrophe. Mon chef a été compréhensif la première fois, puis moins. Je travaille dans une agence immobilière, je suis assistante commerciale. Ce n’est pas un métier où l’on peut disparaître tous les deux jours à quinze heures en disant qu’on a une urgence familiale.
Ma mère venait au début. Une fois par semaine, le dimanche. Elle apportait des plats préparés, vérifiait vaguement le frigo, repartait au bout d’une heure et demie parce que son compagnon l’attendait ou qu’elle avait « besoin de souffler ».
Je ne lui reprochais pas grand-chose. Je savais que Mamie avait été une mère compliquée avec elle. Très critique, très envahissante. Ma mère disait qu’elle avait passé sa vie à essayer d’être assez bien pour elle.
Mais moi aussi, j’étais sa fille.
Le jour où tout a basculé, Mamie est tombée dans sa salle de bains. Rien de cassé, heureusement. Elle avait juste une énorme marque violette sur la hanche et elle tremblait de honte quand je l’ai retrouvée assise par terre, en chemise de nuit.
Elle m’a dit :
« Ne dis pas à ta mère. Elle va encore dire que je ne peux plus rester chez moi. »
J’ai appelé ma mère quand même.
Elle est arrivée le soir, très agitée. Elle n’a pas crié, ce serait presque plus simple si elle avait crié. Elle a regardé la salle de bains, la marche devant la cuisine, les tapis. Puis elle s’est tournée vers moi.
« Il faut organiser quelque chose. Tu ne peux pas continuer comme ça. »
J’ai cru qu’elle allait enfin dire “on”. Qu’on allait se répartir les jours, chercher une aide à domicile, faire les démarches ensemble.
À la place, elle a ajouté :
« Mais moi, je ne pourrai pas être très présente. J’ai donné, Clara. Et puis tu as la maison. Il faut aussi prendre ce qui va avec. »
Je suis restée bête. Je lui ai demandé si elle parlait sérieusement.
Elle a levé les yeux au ciel, comme si j’étais injuste.
« Tu crois que ça m’amuse ? C’est ma mère. Mais tu n’as pas connu ce que j’ai connu avec elle. Moi, je veux bien t’aider pour les papiers ou appeler des gens, mais je ne vais pas recommencer à vivre à son rythme. »
Le pire, c’est qu’une partie de moi l’a comprise. Je savais qu’elle n’inventait pas son ressentiment. Mamie pouvait être dure. Même maintenant, quand elle est fatiguée ou perdue, elle devient parfois blessante sans s’en rendre compte.
Une fois, alors que je l’aidais à s’habiller, elle a regardé mon pull et elle m’a dit :
« Ta mère aussi mettait des choses informes quand elle avait grossi. »
J’ai eu envie de partir. J’ai vraiment eu envie de prendre mon manteau et de la laisser avec son gilet à moitié enfilé. À la place, j’ai fini de boutonner son chemisier en silence. Dans la voiture, j’ai pleuré si fort que j’ai raté la sortie pour rentrer chez moi.
Depuis, il y a l’APA, les évaluations, les coups de fil où l’on vous parle de créneaux possibles mais jamais adaptés, les auxiliaires de vie qui changent selon les semaines. Il y en a une, Samira, qui est formidable avec Mamie. Une autre l’a appelée “ma petite dame” avec une voix tellement infantilisante que Mamie a refusé de lui ouvrir la porte la fois suivante.
J’ai installé un détecteur de fumée connecté, enlevé les tapis, mis des barres d’appui. Je gère les courses en livraison quand je peux. Je passe presque tous les soirs après le travail.
Mon compagnon, Julien, a été patient au début. Maintenant, je vois bien qu’il ne sait plus comment se placer. On avait prévu de chercher un appartement ensemble cette année. On en parlait depuis longtemps. Mais quand il me montre une annonce le soir, je réponds souvent sans écouter, parce que Mamie m’a appelée trois fois dans la journée ou parce que je dois comparer des devis pour un monte-escalier.
Il ne m’a jamais dit de l’abandonner. Il dit juste :
« Clara, tu ne peux pas devenir la seule adulte responsable de cette famille. »
Ça me met en colère, même si je sais qu’il a raison. Parce que si je ne le fais pas, qui le fera ? Ma mère répond parfois deux jours après mes messages. Mon oncle habite à Nantes et appelle le dimanche, cinq minutes, surtout pour demander si la maison tient le coup. Il dit ça en plaisantant, mais je ne ris plus.
La semaine dernière, Mamie a eu un moment de clarté. On était dans sa cuisine. Elle épluchait une pomme de terre très lentement, ce qu’elle n’aurait plus dû faire seule, mais elle insistait.
Elle m’a regardée et elle a dit :
« Tu es fatiguée, ma chérie. »
J’ai répondu que non, par réflexe.
Elle a posé son économe. Puis elle m’a demandé si sa fille venait encore.
Je n’ai pas su quoi dire. Alors j’ai parlé de la pluie, des travaux dans la rue, de choses nulles. Elle a hoché la tête comme si elle avait compris quand même.
Ma mère m’a appelée hier. Elle voulait savoir si j’avais reçu l’avis de taxe foncière et si je pensais faire repeindre les volets un jour. J’ai failli lui raccrocher au nez. Finalement, je lui ai dit que Mamie avait besoin de présence samedi matin, parce que Samira était en congé.
Il y a eu un silence.
Puis elle a dit qu’elle verrait.
Ce matin, j’ai posé un congé sans solde pour accompagner Mamie chez le gériatre. J’attends encore la réponse de mon agence. Sur la table de la cuisine, son pilulier est prêt pour la semaine. Elle dort encore à l’étage.
Et moi, je suis assise dans le salon avec mon ordinateur ouvert, à chercher des accueils de jour autour de chez nous. J’ai l’impression de trahir quelqu’un, mais je ne sais même plus très bien qui.