J’ai hébergé mon cousin « pour quelques semaines »… et j’ai fini par ne plus me sentir chez moi

J’ai longtemps cru que j’étais quelqu’un de facile à vivre. Je ne fais pas de vagues, je préfère m’adapter plutôt que créer un malaise. Au travail, on dit de moi que je suis calme. Dans ma famille, on m’appelle quand il faut dépanner : conduire quelqu’un à la gare, avancer une somme, garder un chat pendant les vacances.

Je ne dis pas ça pour me donner le beau rôle. Je crois surtout que j’ai peur qu’on me trouve égoïste.

J’habite seul dans un deux-pièces à Montreuil, au quatrième sans ascenseur. Ce n’est pas grand-chose, 42 mètres carrés, mais j’y suis bien. J’y vis depuis huit ans. J’ai mis du temps à aimer cet appartement, avec son parquet qui grince et sa cuisine trop étroite. Après une journée entière à répondre à des clients derrière mon écran, rentrer, enlever mes chaussures et n’entendre personne parler, c’était vraiment mon sas de décompression.

Mon cousin, Romain, m’a appelé un dimanche soir de novembre. On n’est pas frères, mais on a grandi ensemble. Il avait 36 ans, venait de se séparer de Claire, avec qui il vivait depuis presque dix ans. Il m’a dit qu’il avait quitté l’appartement, qu’il dormait sur le canapé d’un collègue depuis quelques nuits et qu’il cherchait quelque chose.

Il parlait vite, avec cette voix un peu blanche des gens qui font semblant de gérer.

Je lui ai proposé ma chambre d’ami. En réalité, c’était aussi mon bureau et la pièce où je mettais le linge qui sèche, mais il y avait un canapé-lit correct. J’ai dit : « Viens quelques semaines, le temps de te retourner. »

Il a eu un silence. Puis il m’a remercié tellement fort que j’ai eu honte, après coup, d’avoir presque hésité.

Les premiers jours, ça se passait bien. Romain faisait attention. Il achetait des bières, proposait de cuisiner, débarrassait après le dîner. Il avait l’air triste mais il essayait de ne pas m’encombrer avec son histoire. Le soir, on regardait parfois un match ou une série idiote. Ça me faisait même plaisir de lui tenir compagnie.

Sauf que « quelques semaines » est devenu un mois. Puis deux.

Il disait qu’il répondait à des annonces, mais le marché locatif en région parisienne, je sais ce que c’est. Entre les dossiers demandés, les garants, les loyers absurdes, ce n’est pas simple. Il était intérimaire dans l’événementiel, avec des missions irrégulières. Il n’avait pas vraiment le profil qui rassure les propriétaires.

Je comprenais tout ça. C’est justement le problème : je comprenais tellement que je ne m’autorisais plus à être agacé.

Peu à peu, ses affaires ont pris de la place. Un carton dans l’entrée. Puis deux. Son manteau sur la chaise de la cuisine. Ses chaussures devant la porte. Il fumait à la fenêtre du salon, alors que je ne fume pas, et l’odeur restait dans les rideaux. Il recevait des appels tard, souvent de sa mère ou de Claire, et même s’il parlait doucement, j’entendais tout à travers la cloison.

Le pire, c’était mon travail. Je fais du support informatique à distance, donc j’ai besoin de calme et je passe mes journées dans le salon. Romain se levait tard, vers onze heures, faisait couler un café, mettait des vidéos sur son téléphone sans écouteurs. Rien de monstrueux. Rien qui justifie, aux yeux des autres, que je dise : maintenant, ça suffit.

Mais je sentais mon corps se crisper dès que j’entendais le canapé-lit grincer le matin.

Un vendredi, je suis rentré de chez ma mère avec un sac de courses. J’avais eu une semaine pénible, des tickets urgents, un client qui m’avait parlé comme à un chien, et une migraine depuis le midi. En ouvrant la porte, j’ai trouvé trois personnes dans mon salon. Romain était avec deux collègues. Ils buvaient du vin, la fenêtre était ouverte malgré le froid et quelqu’un avait posé une assiette de chips sur mon ordinateur fermé.

Ils étaient polis, ils se sont même excusés de déranger. Mais c’était chez moi. Enfin, normalement.

Je n’ai rien dit sur le moment. J’ai posé mes courses dans la cuisine, je me suis enfermé dans ma chambre avec un Doliprane. J’entendais leurs rires à travers la porte. Je me suis trouvé ridicule, presque mesquin. C’étaient juste trois personnes qui passaient boire un verre. Romain avait besoin de voir du monde. Après sa séparation, il allait mal. Tout ça était vrai.

Et pourtant, j’étais assis sur mon lit, dans la seule pièce que je pouvais encore fermer, avec la sensation absurde d’être l’invité chez moi.

Le lendemain, j’ai appelé ma sœur. Je lui ai raconté, en essayant de présenter les faits sans avoir l’air de me plaindre.

Elle m’a répondu : « Il traverse un truc compliqué, Max. Tu peux quand même tenir encore un peu. »

Je sais qu’elle ne voulait pas être méchante. Elle aussi avait accueilli Romain deux semaines au début, mais avec ses deux enfants et son appartement à Meaux, ça avait été compliqué. Seulement, sa phrase m’est restée dans la gorge. Comme si tenir encore un peu était forcément la bonne chose à faire, et comme si ne pas tenir faisait de moi quelqu’un de moins solide.

J’ai attendu encore presque trois semaines avant de lui parler. J’ai choisi un mardi soir, ce qui est peut-être lâche. Je savais qu’il n’avait pas de mission le lendemain et je ne voulais pas lui annoncer ça juste avant qu’il parte travailler.

Il était en train d’éplucher des pommes de terre. J’ai commencé par lui dire que j’étais content de l’avoir aidé. C’était maladroit, très administratif. Puis j’ai dit que j’avais besoin qu’on fixe une date de départ.

Il a arrêté d’éplucher. Il n’a pas crié. C’était pire, d’une certaine manière.

« Tu veux que je parte quand ? »

J’ai répondu : « Fin du mois, si possible. » Il restait dix-neuf jours.

Il a regardé l’évier et il a dit : « D’accord. Je pensais pas que ça te pesait autant. »

Cette phrase m’a fait mal parce qu’elle était vraie. Je n’avais jamais rien montré. Je soupirais dans ma chambre, je répondais sèchement parfois, mais je n’avais pas formulé les choses. Comment aurait-il pu deviner exactement ce que je ressentais ?

Les jours suivants ont été étranges. Il était impeccable. Trop impeccable. Il rangeait ses affaires immédiatement, demandait avant de prendre une douche, mettait ses écouteurs même pour regarder une bande-annonce. J’aurais dû être soulagé. Au lieu de ça, j’avais l’impression d’avoir cassé quelque chose entre nous.

Ma tante m’a appelé une semaine plus tard. Elle n’a pas fait de reproche direct. Elle a juste dit que Romain était « un peu perdu » et qu’elle espérait qu’il trouverait vite une solution. J’ai compris qu’il lui avait parlé. J’ai eu envie de me justifier, de raconter les appels, la fumée, les invités, le travail. Puis je me suis entendu répondre seulement : « Oui, moi aussi. »

Il est parti le dernier samedi du mois chez un ami à lui, à Saint-Ouen, en attendant une sous-location. Il a emporté ses cartons dans un VTC parce qu’il pleuvait. Avant de fermer la porte, il m’a pris dans ses bras. Il m’a dit merci, encore.

Depuis, on s’écrit moins. Pas brouillés, pas vraiment. Mais moins.

Mon appartement est redevenu silencieux. Le premier soir, j’ai laissé traîner ma tasse sur la table et je me suis couché sans faire la vaisselle. J’aurais dû me sentir léger. À la place, j’ai regardé longtemps le canapé-lit replié dans l’autre pièce.

Je sais que je n’ai pas mis Romain dehors sans solution. Je sais aussi que je n’aurais probablement pas tenu beaucoup plus longtemps sans devenir désagréable avec lui. Mais il y a des jours où je me demande si j’ai protégé mon équilibre ou si j’ai simplement choisi mon confort au mauvais moment.

La semaine dernière, il m’a envoyé une annonce pour un studio qu’il avait enfin obtenu à Aubervilliers. Il y avait juste écrit : « C’est bon, j’ai les clés vendredi. »

J’ai répondu avec plein de points d’exclamation, comme on le fait quand on ne sait pas très bien quelle distance il reste entre deux personnes.