« Six mois après la mort de mon père, ma belle-mère voulait se remarier… et j’ai cru qu’elle l’effaçait de nos vies »
Je n’arrive même pas à relire les messages que j’ai envoyés à Mireille ce soir-là. Rien que d’y penser, j’ai honte. J’avais écrit : « Tu veux donc remplacer papa avant même que la terre soit tassée ? » C’était cruel. Et sur le moment, j’ai vraiment voulu lui faire mal.
Mon père, Gérard, est mort d’un cancer du pancréas. Ça a été rapide à la fin, et interminable avant. Les allers-retours à l’hôpital de Lille, l’odeur du café froid dans les couloirs, les faux espoirs, les regards qui glissent. On a tenu comme on a pu. Moi, je suis sa fille. Mireille, c’était sa femme depuis quinze ans. Pas ma mère. Ma mère est partie quand j’avais neuf ans. Mireille ne l’a jamais remplacée, mais elle a été là. Les repas, les papiers du lycée, mes crises à dix-sept ans, mon premier chagrin d’amour. On s’est souvent heurtées, mais elle était là.
Et puis six mois après l’enterrement, elle m’a annoncé qu’elle voyait quelqu’un.
On était dans sa cuisine, avec cette nappe à carreaux qu’elle garde depuis des années. Elle avait fait du gratin dauphinois, alors qu’aucune de nous deux n’avait faim.
Elle m’a dit, sans me regarder :
« Il s’appelle Jean-Luc. »
J’ai cru mal entendre.
« Pardon ? »
Elle a essuyé ses mains sur son torchon. Un geste idiot, nerveux.
« Je vois quelqu’un. Depuis quelque temps. »
Je me souviens du bruit de ma fourchette qui tombe. C’est bête, mais je me souviens surtout de ça.
« Depuis quelque temps ? Depuis quand ? »
Elle a hésité. Trop longtemps.
« Trois mois. »
Trois mois. Mon père était mort depuis six.
J’ai ri. Un rire sec, moche.
« Donc en gros, t’as attendu quoi ? Que les fleurs fanent ? »
Elle a levé les yeux vers moi, et j’ai vu qu’elle avait déjà pleuré avant que j’arrive.
« Claire, ne me parle pas comme ça. »
Mais je n’entendais plus rien. J’étais en feu. Dans ma tête, c’était simple : elle trahissait mon père. Elle salissait tout. Les photos encore dans le salon, sa veste toujours pendue derrière la porte du garage, ses outils dans la caisse bleue. Comment elle pouvait rire avec un autre homme dans cette maison ?
Le pire, c’est qu’elle a ajouté :
« On pense peut-être… se marier. Plus tard. »
Là, j’ai explosé.
« Te marier ? T’es sérieuse ? Tu veux porter une robe pendant que moi j’arrive encore pas à écouter le répondeur de papa ? »
Elle s’est raide. Je la revois, droite devant l’évier, les mains tremblantes mais le menton haut.
« Ton père est mort, Claire. Je ne suis pas morte avec lui. »
J’ai pris mon sac. J’ai claqué la porte. Et dans la voiture, sur le parking du lotissement, j’ai hurlé toute seule comme une folle.
Après ça, on s’est fait la guerre. Le mot n’est pas trop fort.
Je ne répondais plus à ses appels. J’ai supprimé Jean-Luc de Facebook alors que je ne l’avais jamais rencontré. J’ai dit à mon frère Julien que Mireille devenait folle. Lui a été plus calme, évidemment.
« Tu mélanges tout », il m’a dit.
Je lui ai raccroché au nez.
À Noël, je ne suis pas venue. Le premier Noël sans papa. Mireille m’a laissé une assiette chez la voisine, avec une part de bûche et un petit mot : « La porte reste ouverte. » Ça m’a mise encore plus en colère. Comme si elle pouvait être digne alors que moi je m’effondrais.
Et puis en février, il y a eu l’histoire de la bague.
La bague de mon père avait disparu du tiroir de la commode. C’est Julien qui me l’a dit. J’ai débarqué chez elle sans prévenir.
« Elle est où ? »
Mireille ne comprenait pas.
« De quoi tu parles ? »
« L’alliance de papa. Tu l’as donnée à l’autre ? »
Je l’ai vue pâlir. Vraiment pâlir. Elle a ouvert le tiroir, fouillé, refouillé. Plus elle cherchait, plus je devenais odieuse.
« C’est immonde. T’as déjà vidé sa place, maintenant tu vides ses affaires ? »
Elle s’est retournée d’un coup.
« Ça suffit ! »
Silence. Un de ces silences qui cognent.
Puis elle a dit, moins fort :
« Je n’ai rien donné à personne. Et si tu veux savoir, la bague, c’est moi qui la gardais contre moi certaines nuits parce que je dormais pas. Parce que j’entendais encore sa toux dans la maison. Parce que je me réveillais en tendant la main vers un vide glacé. Tu crois que je l’ai oublié ? »
Je n’ai rien répondu.
Elle a tiré une chaise et s’est assise. D’un coup, elle avait l’air épuisée. Plus vieille de dix ans.
« Jean-Luc, je l’ai rencontré au groupe de parole à l’hôpital. Sa femme est morte en novembre. On ne s’est pas “amusés”. On a bu des cafés dégueulasses dans des gobelets en carton. On s’est tenus debout, c’est tout. Et oui, on a parlé de mariage. Pas pour faire la fête. Pour arrêter d’avoir peur du lendemain. Pour ne pas finir chacun seul à manger une soupe froide devant la télé. C’est si honteux ? »
Je me suis assise aussi. J’avais encore envie de me battre, mais moins fort. Un truc se fissurait.
Alors elle m’a dit quelque chose que je n’avais jamais voulu voir.
« Tu défends ton père, Claire. Mais parfois, j’ai l’impression que tu me punis d’être encore là. »
Cette phrase m’a coupé en deux.
Parce que c’était vrai, un peu. Peut-être beaucoup. Lui, je pouvais l’aimer sans contradiction, maintenant. Il était devenu intouchable. Elle, elle respirait encore, donc je pouvais lui jeter ma douleur au visage.
La bague, on l’a retrouvée une semaine plus tard dans la poche d’un vieux gilet de Gérard, celui qu’il mettait pour bricoler. J’ai pleuré en la tenant. Pas seulement de soulagement. De honte aussi.
Je n’adore pas l’idée de Jean-Luc. Voilà, c’est vrai. Quand je le vois assis à la place de papa sur la terrasse, j’ai le ventre qui se noue. Quand Mireille remet du rouge à lèvres pour sortir au restaurant, j’ai un mouvement de recul que je déteste chez moi.
Mais je vois aussi autre chose. Je vois qu’elle rit parfois sans se forcer. Qu’elle dort de nouveau. Qu’elle parle au futur avec une petite voix prudente, comme quelqu’un qui a déjà trop perdu.
On a eu une vraie discussion, enfin. Sans cris. Je lui ai dit :
« J’ai l’impression qu’en avançant, tu l’abandonnes. »
Elle m’a répondu :
« Non. Je l’emporte avec moi. C’est différent. »
Je ne sais pas si j’accepte complètement. Je crois que le deuil, c’est pas propre, c’est pas juste, et chacun le porte comme il peut.
Est-ce qu’aimer encore quelqu’un après la mort de l’homme qu’on a aimé pendant quinze ans, c’est le trahir… ou simplement survivre ?
Vous, vous auriez réagi comment à ma place ?