Après mon accident, je ne voulais plus me regarder… jusqu’au jour où mon mari a appris à me recoiffer de ses propres mains
Je vais être honnête, il y a eu des semaines où j’ai détesté mon mari.
Pas parce qu’il me faisait du mal. Justement l’inverse. Parce qu’il était là tout le temps. Parce qu’il voyait tout. Mon corps devenu lourd, maladroit, dépendant. Mes colères ridicules. Mes larmes pour une brosse à dents tombée par terre.
Avant, j’étais quelqu’un de rapide. Je m’appelle Élodie, j’ai 39 ans, je courais partout. Le travail, les courses au Super U, les rendez-vous des enfants, les lessives lancées entre deux mails. Une vie normale, fatigante, mais normale.
Et puis il y a eu cette route départementale, près de Montauban. Une pluie bête, un virage, une camionnette qui a glissé. Après, j’ai surtout des flashes. L’odeur du plastique chaud. Le bruit du klaxon bloqué. La voix d’un homme qui répétait :
« Madame, ne bougez pas, les secours arrivent. »
Comme si j’avais pu bouger.
À l’hôpital, on m’a parlé doucement, trop doucement. On m’a expliqué la lésion, la rééducation, les « aménagements à envisager ». Je n’entendais qu’une chose : fauteuil roulant.
J’ai regardé Julien et j’ai su avant même qu’il parle. Son visage s’était vidé.
Au début, tout le monde a été formidable. Ma sœur Lucile apportait des plats. La voisine, Sandrine, prenait les enfants le mercredi. Mes collègues envoyaient des messages pleins de cœurs et de « tu es forte ». Franchement, ces phrases-là, je ne les supportais plus.
Forte ? Je pleurais parce que je ne pouvais pas enfiler mon jean seule.
Quand je suis rentrée à la maison, j’ai compris que rien n’était prêt. Les trois marches à l’entrée. La salle de bain trop étroite. Les portes. Le lit trop bas. Même faire chauffer un café devenait une expédition.
Julien a commencé à tout porter sur ses épaules. Les devis pour une rampe. Les dossiers à la MDPH. Les appels à l’assurance qui demandait toujours un papier de plus. Le boulot, quand même, parce qu’il fallait bien payer. Et moi, au milieu de ça, j’étais devenue une sorte d’ombre agressive.
« Laisse, je vais le faire », il disait.
Et moi je répondais :
« Arrête de me parler comme à une vieille. »
Il baissait les yeux. Il ne criait presque jamais. C’était pire.
Le pire, pour moi, c’était mes cheveux. C’est idiot peut-être. Mais à l’hôpital, ils avaient repoussé n’importe comment. Chez moi, je refusais qu’on me voie. Pas même les enfants certains jours. Je gardais un chignon moche, mal serré, ou rien. Je ne me maquillais plus. Je ne voulais plus de miroir.
Un matin, Julien est rentré avec une tête bizarre et un petit sac de chez Bleu Libellule.
Je l’ai regardé.
« C’est quoi ça ? »
Il a haussé les épaules, gêné.
« Une brosse. Des pinces. Une mousse coiffante… enfin je crois. J’ai demandé conseil. »
J’ai cru qu’il se moquait de moi.
« Tu vas faire quoi avec ça, Julien ? Ouvrir un salon ? »
Il s’est approché doucement.
« Je veux juste essayer. Si tu veux bien. »
J’ai ri. Un rire méchant. Je m’en veux encore.
« Tu veux essayer sur qui ? Sur la femme d’avant ? Parce qu’elle, elle est morte sur la route. »
Il est resté figé. Puis il a juste dit :
« Ne dis pas ça, Élodie. Pas devant moi. »
Il est sorti sur la terrasse. J’ai entendu la porte coulissante claquer. Après, plus rien. Le silence de quelqu’un qui prend sur lui.
Le soir, j’ai vu ses mains. Rouges, sèches, avec une petite coupure au pouce. Il avait passé sa journée à monter une barre d’appui dans les toilettes après son service.
Je ne sais pas pourquoi, mais c’est là que j’ai craqué.
Le lendemain, j’ai dit oui.
Il a regardé une vidéo sur son téléphone, l’air très sérieux. Il séparait mal les mèches, tirait trop sur la nuque, recommençait. C’était maladroit, un peu n’importe comment. Mais ses gestes étaient d’une délicatesse… j’avais oublié qu’on pouvait me toucher sans me déplacer, sans me soigner, sans m’aider à transférer du lit au fauteuil.
« Je te fais mal ? »
« Non. Enfin si, un peu. Mais continue. »
Il a soufflé, presque soulagé. Puis il a réussi une queue-de-cheval basse, propre, simple. Pas parfaite. Mais jolie.
Quand il m’a tendu le miroir, j’ai vu une femme fatiguée, oui. Les cernes. La bouche serrée. Mais j’ai vu aussi que j’existais encore.
J’ai pleuré si fort qu’il a paniqué.
« Mince, j’ai raté ? »
J’ai secoué la tête.
« Non… c’est justement ça. Tu as réussi. »
Après ça, il a continué. Tresses approximatives. Chignon flou. Il demandait à notre fille Manon :
« Dis-moi si c’est de travers, hein. »
Elle riait.
« Papa, on dirait une maîtresse de maternelle ! »
Pour la première fois depuis l’accident, j’ai ri aussi. Un vrai rire.
Tout n’est pas devenu beau d’un coup. Faut pas croire. Il y a eu les factures. Le monte-escalier qu’on n’a pas pu s’offrir. Le découvert. Julien qui s’endormait assis sur le canapé. Son dos qui le lançait. Les gens dans la rue qui parlaient à lui au lieu de me parler à moi.
« Elle prendra quoi ? »
Comme si j’étais absente.
Un soir, je l’ai entendu au téléphone avec son frère Mathieu.
« Oui, je tiens… non, je tiens pas vraiment, en fait. Mais j’ai pas le choix. »
Cette phrase m’a transpercée. Parce que moi non plus, je ne lui demandais jamais comment lui allait. J’étais enfermée dans ma propre chute.
Alors j’ai commencé petit. J’ai accepté la psychologue du centre de rééducation. J’ai recommencé à descendre au square avec les enfants. J’ai même voulu aller chez un vrai coiffeur, une fois. Julien a fait semblant d’être vexé.
« Ah donc monsieur a été remplacé. Super. »
Je lui ai répondu :
« Non. Monsieur m’a ramenée jusqu’à la porte. »
Je suis toujours en fauteuil. Il y a des matins où je déteste encore tout. Mon corps, la lenteur, la dépendance, le regard des gens. Et il y a des jours où je me recoiffe seule, mal, de travers, mais seule. C’est énorme pour moi.
Je croyais que la dignité, c’était ne rien devoir à personne. En fait, parfois, c’est accepter la main qu’on vous tend sans avoir honte.
Dites-moi franchement… est-ce qu’on peut aimer quelqu’un sans s’oublier soi-même ? Et quand on est aidé, comment on apprend à ne plus se sentir comme un poids ?