Quand Karim a perdu son emploi, il a cru perdre aussi le droit d’espérer

Je n’avais jamais pensé qu’un frigo presque vide pouvait faire autant de bruit.

Ce n’était pas vraiment le frigo, évidemment. C’était le bourdonnement, le moteur qui se mettait en route toutes les vingt minutes, dans le silence de l’appartement. À ce moment-là, je vivais seul depuis que mon fils, Théo, était parti chez sa mère pour la semaine. J’ouvrais la porte, je regardais un demi-pot de moutarde, trois yaourts dont la date me faisait hésiter, et une boîte d’œufs. Puis je refermais.

J’avais 52 ans. J’avais toujours travaillé.

Pas une carrière brillante, pas de costume, pas de vacances à l’étranger tous les ans. J’étais magasinier dans une entreprise de matériaux près d’Orléans. Douze ans au même endroit. J’aimais bien l’équipe, même si on râlait tous. J’avais mon chariot élévateur, mes habitudes, mon café à 6 h 40 avec Philippe avant d’attaquer.

Quand ils ont annoncé la fermeture du dépôt, j’ai d’abord cru que ça ne me concernait pas vraiment. Ils parlaient de restructuration, de regroupement sur Tours, de “mobilité interne”. Des mots de réunion. Moi, je n’avais pas envie d’aller à Tours. Je n’avais même pas le permis sur boîte automatique, ma vieille Clio aurait fait l’aller-retour mais à quel prix, et puis il y avait Théo un week-end sur deux.

J’ai eu un licenciement économique, avec un accompagnement, des papiers, des rendez-vous. Sur le moment, je me disais que ça allait aller. J’avais un peu d’épargne. Pas beaucoup, mais de quoi voir venir. Je pensais retrouver vite. Après tout, je n’étais pas quelqu’un de compliqué. Je pouvais porter, conduire, ranger, faire des horaires décalés.

Les mois ont passé plus vite que les réponses aux candidatures.

Au début, je mettais une chemise pour les entretiens. Après, parfois, j’y allais avec un pull propre et ça suffisait. J’ai fait des missions d’intérim de trois jours, une semaine dans un entrepôt frigorifique, deux nuits à décharger des camions. Rien de stable. J’ai aussi eu le droit à des phrases que je connaissais presque par cœur : “Votre profil est intéressant, mais…” Le “mais” ne changeait jamais ma situation.

Je ne disais pas tout à Théo. Il avait 16 ans, ses propres soucis, le lycée, ses copains, sa mère qui lui demandait déjà de choisir son orientation. Quand il me demandait si ça allait au travail, je répondais :

— Je cherche, c’est un peu calme en ce moment.

Une fois, il m’a regardé longtemps et il a dit :

— Papa, tu peux me le dire si t’as des problèmes.

J’ai fait semblant de ne pas entendre correctement. J’ai demandé s’il voulait des pâtes ou du riz.

Ce que je redoutais le plus, ce n’était pas tellement le découvert. Enfin, si, bien sûr. Je regardais mon application bancaire plusieurs fois par jour, comme si les chiffres pouvaient changer parce que je les surveillais. Mais le pire, c’était l’idée de ne plus pouvoir faire face à rien. Une panne de voiture. Une facture imprévue. Un appareil dentaire pour Théo. Le simple fait que quelqu’un sonne à la porte me mettait mal à l’aise, alors que c’était souvent le voisin ou un livreur qui s’était trompé d’étage.

J’ai arrêté de répondre à certains appels. J’ai laissé des enveloppes fermées pendant deux jours, parfois trois. C’était idiot, je le savais. Les ouvrir ne faisait pas disparaître le problème, mais ne pas les ouvrir le rendait plus flou. Et tant que c’était flou, je pouvais encore prétendre que ce n’était pas complètement réel.

Ma sœur, Sandrine, a fini par comprendre. Pas parce que je lui avais parlé. Parce que j’ai refusé trois fois de venir déjeuner le dimanche. La première fois, j’avais dit que j’étais fatigué. La deuxième, que j’avais une mission. La troisième, elle est passée devant chez moi avec une tarte aux pommes et elle a vu que les rideaux étaient encore tirés à 14 heures.

Elle s’est assise dans ma cuisine sans enlever son manteau.

— Tu m’en veux si je te pose une question ?

J’ai haussé les épaules.

— T’as mangé aujourd’hui ?

Ça m’a mis en colère. Une colère honteuse, surtout. Je lui ai dit que je n’étais pas un cas social, que je savais me débrouiller, que je n’avais pas besoin qu’on m’apporte une tarte comme à un vieux malade.

Elle n’a pas crié. Elle a juste posé la tarte sur le plan de travail et elle a répondu :

— Tant mieux si tu sais te débrouiller. Mais tu n’es pas obligé de le faire tout seul.

Elle est repartie au bout de vingt minutes. La tarte était là. J’en ai mangé une part debout, puis une autre le soir. Je m’en suis voulu d’avoir été odieux. Je ne l’ai appelée que le lendemain.

C’est elle qui m’a parlé d’une petite association près de la gare, tenue en partie par des bénévoles de la paroisse. Je ne suis pas particulièrement pratiquant. J’ai été baptisé, comme beaucoup de gens de ma génération, mais je vais rarement à la messe. Pour les enterrements, surtout. Je n’avais pas envie d’y aller. Dans ma tête, demander un colis alimentaire, c’était franchir une ligne. Après ça, j’allais devenir quelqu’un qui dépend des autres.

J’y suis allé quand même, un jeudi matin, parce qu’il restait neuf jours avant mon versement et que je n’avais plus que 18 euros.

J’avais préparé une explication très longue. Mon licenciement, les missions, les charges, la pension que je versais même quand c’était difficile. Personne ne m’a demandé de me justifier autant. Une dame qui s’appelait Monique m’a proposé un café. Elle avait des baskets blanches et une voix douce, sans être mielleuse.

Elle m’a demandé ce dont j’avais besoin. J’ai répondu :

— De travail.

Elle a eu un petit sourire triste.

— Oui. Mais pour cette semaine ?

Je suis reparti avec des pâtes, des conserves, des légumes, du lait, du café et des produits d’hygiène. Le sac coupait dans mes doigts. J’avais l’impression que tout le monde dans la rue le voyait, alors que les gens passaient avec leurs sacs de courses, leurs écouteurs, leurs vies.

Le dimanche suivant, je suis entré dans l’église du quartier. Je ne sais pas trop pourquoi. Il pleuvait, j’avais raté le bus pour aller voir Théo, et la porte était ouverte. Je me suis assis au fond. Je n’ai pas eu de révélation. Je n’ai pas senti une main sur mon épaule, je n’ai pas entendu de réponse claire. J’étais juste là, avec mes problèmes toujours entiers.

Mais pendant une heure, personne ne me demandait ce que j’allais faire de ma vie. Personne ne me disait de rebondir. J’ai écouté des gens chanter un peu faux. Ça m’a fait du bien et ça m’a agacé en même temps, parce que j’aurais voulu que le bien-être dure plus longtemps que le trajet jusqu’à chez moi.

Ensuite, j’ai continué à aller à l’association. Pas chaque semaine. Je donnais parfois un coup de main pour porter les cartons, surtout les jours où ma fierté me le permettait mieux si je pouvais être utile. Monique m’a aussi aidé à refaire mon CV. Elle trouvait que je minimisais tout ce que je savais faire. Moi, je trouvais qu’elle exagérait.

J’ai retrouvé un poste de préparateur de commandes dans une PME, au bout de huit mois. Un CDD de six mois au départ. Je gagne moins qu’avant. J’ai encore des retards que je rembourse petit à petit, et je réfléchis avant chaque dépense. La stabilité, je ne sais pas si elle revient vraiment une fois qu’on a compris à quelle vitesse elle peut partir.

Sandrine m’appelle plus souvent maintenant, mais sans poser trop de questions. Théo sait davantage de choses. Pas tout. Il m’a demandé récemment si ça allait mieux.

J’ai répondu :

— Ça va moins mal.

Il a dit :

— C’est déjà pas rien.

J’ai ri, parce que c’était exactement le genre de phrase que je trouvais vide quelques mois plus tôt. Et pourtant, ce soir-là, en rentrant, j’ai acheté deux escalopes de poulet et des pommes. Pas grand-chose. Mais j’ai rempli mon frigo sans avoir peur de l’ouvrir.