J’ai payé le déjeuner d’un collègue par gentillesse… et j’ai découvert qu’il faisait ça à tout le service
Je ne pensais pas qu’un simple déjeuner à la brasserie d’en face allait me rester en travers de la gorge aussi longtemps.
Je travaille dans un service administratif à Tours. Rien d’extraordinaire, des bureaux un peu gris, une machine à café capricieuse, des gens pressés, d’autres moins. Ce midi-là, on était quatre à sortir manger. Il y avait moi, Julien, mon collègue Patrice, et deux filles du service, Élodie et Sandrine.
On a pris la formule du jour, steak haché-frites pour presque tout le monde, café pour Patrice. Il parlait beaucoup, comme d’habitude. Il racontait ses soucis, son découvert, sa voiture encore au garage. Franchement, je l’écoutais à moitié. Au boulot, on connaît tous quelqu’un qui a toujours une galère.
Au moment de payer, Patrice a tapoté ses poches, puis il a soufflé d’un air nerveux.
« Ah non… les gars, j’ai oublié ma carte. J’te jure, ça me saoule. Julien, tu peux m’avancer ? Je te fais un virement ce soir. »
Il a dit ça vite, avec ce petit sourire gêné qui donne envie de ne pas en rajouter. La serveuse attendait. Les autres regardaient ailleurs. J’ai sorti ma carte.
« Laisse, c’est bon. Tu me rembourses après. »
Il m’a tapé l’épaule.
« Merci, t’es un vrai. Ce soir, promis. »
Franchement, je n’y ai plus pensé de la journée. Enfin… jusqu’au soir, justement. Pas de virement. Pas de message.
Le lendemain matin, je l’ai croisé près de l’ascenseur.
« Au fait, pour hier… »
Il m’a coupé direct.
« Oui oui, je sais, j’ai zappé. Je te fais ça dans la journée. »
Sauf qu’il ne l’a pas fait.
Deux jours après, j’ai relancé, un peu plus sèchement.
« Patrice, ça fait trois fois que tu me dis que tu vas me rembourser. »
Il a levé les yeux au ciel, comme si c’était moi qui abusais.
« Oh ça va, c’était 18 euros, pas 500. Tu vas pas me harceler pour ça. »
Je suis resté bête. Vraiment. Ce n’était même pas le montant, c’était le ton. Cette façon de me faire passer pour le type mesquin alors que c’est lui qui m’avait demandé un service.
J’ai répondu un truc du genre :
« C’est pas la somme, c’est le principe. »
Et là, il a ricané.
« Le principe… on est entre collègues, détends-toi un peu. »
Je crois que c’est ce moment-là qui m’a le plus vexé. Pas parce que j’avais perdu 18 euros. Parce que je me suis senti pris pour un idiot.
Le pire est venu après, à la pause café. Sandrine m’a regardé avec un air bizarre et elle m’a demandé :
« Attends… il t’a fait le coup aussi ? »
J’ai dit :
« Comment ça, aussi ? »
Et là, petit à petit, j’ai appris que je n’étais pas le premier. Ni le deuxième. Patrice avait déjà “oublié sa carte” avec Élodie, “eu un problème de plafond” avec Laurent, “pas de monnaie” avec Nadia. À chaque fois, une petite somme. 12 euros, 16 euros, 9,50. Des montants assez faibles pour que les gens hésitent à réclamer, ou finissent par laisser tomber pour éviter le malaise.
Élodie m’a même dit en baissant la voix :
« Moi, il m’a fait ça deux fois. La deuxième, j’ai compris. »
Je me suis senti ridicule. Comme si tout le monde connaissait la combine sauf moi. Et ça m’a énervé plus que ça n’aurait dû. J’ai repensé à toutes les fois où on m’a dit que j’étais trop gentil, trop arrangeant, trop “cool”. Je déteste ce mot. Souvent, ça veut juste dire qu’on peut compter sur toi… ou se servir de toi.
Le midi suivant, Patrice est revenu vers moi, comme si de rien n’était.
« On descend manger ? »
J’ai cru halluciner.
Je l’ai regardé et j’ai dit, calmement :
« Non. Et avant ça, tu me rembourses. »
Il a soupiré très fort.
« Tu lâches pas l’affaire, toi. »
« Non. Je lâche pas. »
Il a sorti son téléphone, a pianoté d’un air agacé, puis il m’a montré l’écran.
« Voilà, c’est bon ? »
Je n’ai même pas répondu. Quelques secondes après, j’ai reçu le virement. 18 euros. Pas un centime de plus, pas un mot d’excuse. Rien.
Depuis, je garde mes distances. L’ambiance est devenue un peu froide, oui. Il raconte sûrement que je suis radin, susceptible, je ne sais quoi. Honnêtement, je m’en fiche presque. Ce qui me gêne davantage, c’est d’avoir mis du temps à voir clair. Au travail, on nous répète qu’il faut être solidaires, humains, souples. C’est vrai. Mais il y a des gens qui flairent exactement ça. Ils repèrent ceux qui n’osent pas dire non. Ceux qui veulent éviter les histoires.
Et puis il y a cette honte idiote qu’on ressent après. Comme si avoir été correct nous rendait faibles. Alors que non. Le problème, ce n’est pas d’aider. Le problème, c’est quand l’autre transforme ta gentillesse en habitude.
Je suis devenu plus prudent, oui. Pas fermé. Juste plus attentif. Maintenant, quand quelqu’un me dit “je te rembourse ce soir”, j’ai un petit blocage. C’est bête, peut-être. Mais ça laisse une trace, ce genre de truc.
Je me demande encore où elle se situe, la limite. À partir de quand on est gentil… et à partir de quand on est juste en train de se faire avoir ?
Vous, vous auriez insisté pour récupérer votre argent, ou vous auriez laissé tomber pour garder la paix au bureau ?