« Depuis qu’on a retrouvé le corps de mon fils, je ne sais plus comment vivre : le procès a détruit ce qu’il restait de nous »

Je m’appelle Julien, j’ai 41 ans, et il y a une phrase que je n’arrive toujours pas à dire normalement : mon fils a été enlevé, puis retrouvé mort.

Même en l’écrivant, j’ai l’impression de parler de la vie de quelqu’un d’autre.

Mon fils s’appelait Noé. Il avait six ans. Il aimait les dinosaures, les yaourts à boire à la fraise, et il faisait semblant de lire les panneaux sur l’autoroute. On vivait à Tours, dans un quartier tranquille, pas riche, pas misérable non plus. Une vie ordinaire. Moi je bossais dans une entreprise de menuiserie industrielle, ma femme, Camille, était aide-soignante de nuit.

Le jour où tout a basculé, c’était un mercredi. Un jour bête. Un jour normal, justement. Camille dormait parce qu’elle avait travaillé. J’avais posé mon après-midi. Noé voulait aller au petit square derrière la boulangerie. Je lui ai dit oui.

Je me repasse cette scène tous les jours.

Il courait devant moi avec son blouson jaune. Je me souviens du bruit de ses baskets sur le trottoir. Je me souviens d’avoir répondu à un appel du boulot. Deux minutes, peut-être trois. Pas plus.

Quand j’ai levé les yeux, il n’était plus là.

Au début, je n’ai pas paniqué. Je me suis dit qu’il s’était caché derrière le toboggan, ou qu’il avait couru vers les pigeons comme il faisait parfois.

Puis j’ai commencé à l’appeler.

« Noé ? Noé, c’est pas drôle. Tu sors maintenant. »

Je l’entends encore, ma propre voix. Déjà un peu cassée.

Je l’ai cherché partout. Derrière les bancs, près du local à poubelles, dans la boulangerie, dans la pharmacie d’à côté. Une femme m’a demandé si ça allait. J’ai dû avoir l’air fou, je crois. J’ai appelé Camille. Elle n’a pas compris tout de suite.

« Comment ça, tu l’as perdu ? Julien, qu’est-ce que tu racontes ? »

Perdu. Je déteste ce mot.

La police est arrivée. Les affiches. Les battues. Les messages sur Facebook. Les voisins dans la rue avec des lampes. Toute cette solidarité, oui. Et au milieu, nous, déjà en train de nous défaire.

Camille ne m’a pas giflé. Franchement, je crois qu’elle en avait envie. Elle me regardait comme si j’étais devenu étranger en une heure.

« Tu répondais à ton téléphone ? »

Je n’ai pas répondu.

« Tu répondais à ton téléphone pendant que notre fils… »

Elle n’a pas fini sa phrase. Elle s’est pliée en deux dans la cuisine. J’aurais voulu la prendre dans mes bras. Elle m’a repoussé si fort que j’ai cogné la table.

On a retrouvé Noé deux jours plus tard, à quelques kilomètres de là, dans un terrain en friche près d’une zone artisanale.

Je n’entrerai pas dans les détails. Je peux pas. Même aujourd’hui, je peux pas.

À partir de là, notre appartement est devenu un endroit invivable. Plus de dessins sur le frigo. Plus de petites chaussures dans l’entrée. Juste le silence, et cette chambre qu’aucun de nous n’osait ouvrir, sauf Camille, parfois, la nuit. Je l’entendais assise par terre, au milieu des jouets.

Elle pleurait sans bruit. Moi, je faisais l’inverse. Je ne pleurais pas. Je cassais des choses. Une porte de placard. Une tasse. Ma main contre le mur du couloir. Très malin.

On ne se disputait même plus vraiment. C’était pire.

« Tu devrais voir quelqu’un », me disait ma sœur Élodie.

« Pour qu’on me dise quoi ? Que c’est pas ma faute ? »

Parce que si. Dans ma tête, c’était ma faute. Et dans les yeux de Camille aussi, même quand elle essayait de dire le contraire.

Quelques mois plus tard, les policiers ont interpellé un gars du quartier voisin. Kévin. Vingt ans. Je le connaissais de vue. Un gamin qui traînait souvent devant le tabac, capuche sur la tête, toujours avec les mêmes. Pas un monstre sorti de nulle part. C’est ça qui m’a rendu fou. Il faisait partie du décor.

Quand on nous l’a annoncé, Camille s’est mise à trembler.

« Je veux comprendre », elle a dit.

Moi, non. Je ne voulais rien comprendre. Je voulais qu’il souffre. Je voulais qu’on me laisse seul cinq minutes avec lui. C’est honteux à dire, mais c’est vrai.

Le procès a eu lieu presque deux ans après. Deux ans pendant lesquels Camille et moi avons fini par nous séparer. Elle est partie vivre chez sa mère, à Joué-lès-Tours d’abord, puis elle a pris un studio. Elle allait au cimetière tous les dimanches matin. Moi, j’y allais tard, quand il n’y avait personne.

On gérait notre douleur à l’opposé. Elle voulait parler, des groupes de parole, des bougies, des photos. Moi, je voulais effacer les voix, les dates, les anniversaires, tout ce qui pouvait me rappeler que j’avais encore à respirer alors que Noé non.

Au tribunal, j’ai vu Kévin entrer. Je m’attendais à haïr une bête. J’ai vu un jeune type pâle, maigre, avec des mains qui tremblaient.

Et ça m’a mis dans un état…

Son avocate parlait d’enfance cabossée, de mère alcoolique, de placement, de violence. J’entendais les mots mais ils glissaient. Camille, à côté de moi, pleurait en silence.

À un moment, elle a murmuré :

« Ne fais pas ça, Julien. »

Je n’avais encore rien fait.

Mais elle avait vu. Elle me connaissait encore assez pour voir que j’étais en train de me lever.

Je me suis levé quand même.

Je lui ai crié dessus. Je ne me souviens plus exactement des mots. Des insultes, sûrement. Des mots sales, des mots de père détruit. Deux gendarmes m’ont retenu. Dans la salle, il y avait un bruit de chaises, des gens qui se retournaient, et Camille qui répétait mon prénom, pas fort, presque comme avant.

J’ai vu le visage de Kévin se décomposer. Pas par remords, je ne sais pas. Peut-être par peur. Peut-être par honte. Peut-être rien du tout.

Le verdict est tombé. Une peine lourde. Les journalistes dehors. Les micros. La nausée.

Camille a dit qu’elle voulait essayer de vivre malgré tout. Ce mot-là m’a fait mal. Vivre. Comme si c’était encore accessible.

Moi, je suis rentré seul. Dans un appartement plus petit, avec la boîte de dinosaures de Noé en haut d’une armoire. Je n’ai jamais réussi à la donner.

On me demande parfois si la condamnation m’a soulagé. Non. La justice a fait ce qu’elle a pu, j’imagine. Mais elle ne m’a rien rendu. Elle n’a pas recollé mon couple. Elle n’a pas enlevé de ma tête ces trois minutes au téléphone. Elle n’a pas empêché que je devienne un homme que je reconnais à peine.

Camille m’a dit un jour :

« Si on reste collés à la haine, il nous aura pris plus que Noé. »

Je n’ai pas su quoi répondre. Peut-être qu’elle avait raison. Peut-être que je suis resté coincé au moment exact où mon fils a disparu au coin de cette rue.

Dites-moi franchement… est-ce qu’on peut vraiment pardonner à quelqu’un qui a brisé toute votre vie ? Et quand on n’y arrive pas, est-ce qu’on est déjà perdu aussi ?