Ils avaient quitté Paris pour le calme d’un lac… mais leurs proches ont fini par envahir leur nouveau départ
Quand nous avons signé pour notre appartement à Aix-les-Bains, j’ai surtout regardé la vue.
Du salon, on apercevait le lac entre deux immeubles et, le matin, il y avait parfois une brume légère sur l’eau. Ça paraît idiot dit comme ça, mais après onze ans à Paris, où notre fenêtre donnait sur une cour grise et les climatiseurs des voisins, j’avais l’impression qu’on avait gagné quelque chose de très grand.
Mathieu avait trouvé un poste dans une entreprise près de Chambéry. Moi, je pouvais continuer une bonne partie de mon travail à distance, je suis graphiste indépendante. On avait vendu notre deux-pièces du 18e, on avait passé l’été à faire des cartons, à donner des meubles sur Leboncoin, à se demander si on faisait une énorme bêtise.
Les deux premiers mois, j’étais presque gênée d’être aussi heureuse. On allait marcher au bord du lac après le dîner. Le dimanche, on prenait un café sans regarder l’heure. On dormait les fenêtres ouvertes. Même notre couple semblait moins tendu, alors qu’on ne s’était pas rendu compte à quel point Paris nous avait usés.
Les premières visites nous ont fait plaisir.
Mes parents sont venus en octobre. Ils avaient réservé un hôtel à cinq minutes, ce que ma mère avait présenté comme une preuve qu’elle ne voulait pas « nous déranger ». On a déjeuné tous ensemble, on leur a montré le marché, ils ont pris quarante photos du lac et de notre balcon. C’était simple.
Puis la sœur de Mathieu est arrivée un samedi de novembre avec son compagnon et leurs deux enfants.
Ils avaient appelé depuis l’autoroute.
— On est dans le coin ! Enfin, pas exactement dans le coin, mais on s’est dit que ce serait dommage de ne pas passer.
Ils venaient de Lyon, donc ce n’était pas complètement absurde. Mais ils sont arrivés vers 18 h 30, au moment où je sortais de la douche, avec une glacière, deux sacs de voyage et un air ravi.
— On peut rester dormir ? Les petits sont crevés, et puis demain on fera le lac.
Mathieu a dit oui avant même de me regarder.
Notre appartement fait soixante-deux mètres carrés. Nous avons une chambre, un petit bureau où il y a mon écran, et un canapé convertible qui grince à chaque mouvement. Cette nuit-là, les enfants ont dormi sur des couvertures dans le salon, leur père sur le canapé, sa sœur dans le bureau. À 7 heures, le plus petit regardait des vidéos sur une tablette à fond parce qu’il ne trouvait pas le mot de passe du casque.
J’ai fait du café pour tout le monde en souriant, mais j’avais déjà cette sensation dans le ventre : je ne pouvais même pas traverser mon salon en pyjama.
Ils sont repartis le dimanche vers 17 heures, après avoir dit plusieurs fois qu’on avait « vraiment de la chance ». J’ai passé la soirée à remettre des draps à laver et à chercher une petite voiture rouge sous le meuble télé.
Après ça, ce n’est pas devenu tous les week-ends. Ce serait plus facile à raconter si ça avait été aussi net. C’était pire parce que c’était irrégulier.
Mon frère qui passait « juste prendre un café » pendant qu’il allait voir un client à Annecy, puis qui restait dîner parce qu’il pleuvait. Les parents de Mathieu qui faisaient un détour sur la route des vacances et trouvaient normal de dormir chez nous deux nuits. Ma mère qui arrivait avec une tarte aux pommes en disant : « J’espère que ça ne vous dérange pas, on avait envie de vous voir », alors que j’avais prévu de travailler toute la journée sur un dossier urgent.
Je ne leur reproche pas d’avoir voulu nous voir. Je crois même que je comprenais. Nous étions partis à cinq heures de train de mes parents, trois heures de voiture de la famille de Mathieu. Avant, on se croisait facilement pour un déjeuner ou un anniversaire. Là, notre appartement était devenu une destination. Et comme il y avait le lac, chacun imaginait sans doute que nous vivions en vacances permanentes.
Le problème, c’est que personne ne demandait vraiment.
Ils annonçaient. Ils appelaient quand ils étaient déjà partis. Ou ils formulaient ça de manière à ce qu’il soit difficile de dire non.
— Vous êtes bien chez vous ce week-end ?
Ça voulait dire : nous venons.
J’en parlais à Mathieu le soir. Il disait qu’il était d’accord, puis il ajoutait :
— Oui mais ma sœur, elle ne fait pas ça pour nous embêter.
Je répondais que ma mère non plus, et que ce n’était pas la question.
Il y avait toujours une raison valable. Les enfants voulaient voir le lac. Le train de mes parents arrivait tard. Son père devait passer à Chambéry pour un rendez-vous médical. Mon frère était en plein divorce et avait besoin de souffler. À force, je me suis sentie monstrueuse de vouloir dire non à des gens qui n’étaient pas méchants.
Le vrai point de rupture est arrivé en avril.
J’avais reçu la confirmation d’un gros contrat avec une agence de communication. Pour moi, c’était important : presque quatre mois de travail, et surtout une sécurité après une période assez creuse. Je devais travailler tout le week-end sur une présentation, sans interruption.
Le vendredi soir, à 21 heures passées, le téléphone de Mathieu a sonné. C’était ses parents. Ils étaient à une heure de chez nous.
— Ils avaient envie de venir voir le marché demain, m’a-t-il dit en mettant le haut-parleur.
J’ai cru qu’il plaisantait.
Sa mère a ajouté qu’ils avaient pris quelques affaires « au cas où ». J’ai regardé Mathieu. Il savait. Il savait très bien que je devais travailler. Il savait que je n’avais pas la force de recevoir qui que ce soit.
Et pourtant il a dit :
— D’accord, on vous attend.
Je n’ai rien dit devant eux. J’ai attendu qu’il raccroche. Après, ça est sorti beaucoup trop fort.
Je lui ai dit que ce n’était plus notre appartement, que j’en avais marre de devoir négocier ma propre tranquillité comme si c’était un caprice. Il m’a répondu que je voulais couper les ponts avec tout le monde. C’était injuste, et je lui ai dit qu’il était incapable de décevoir ses parents, même quand il me laissait tout gérer derrière : les repas, les serviettes, les matelas, les sourires.
Il est parti marcher. Moi, j’ai pleuré bêtement dans la cuisine en rangeant des verres qui étaient déjà rangés.
Le lendemain matin, avant l’arrivée de ses parents, j’ai croisé Gérard, notre voisin du dessus, dans l’escalier. Un retraité bavard, veuf, qui connaît les horaires de collecte des poubelles de tout l’immeuble. Il m’a vue avec mes cernes et m’a demandé si ça allait.
Je ne sais pas pourquoi, je lui ai raconté.
Il a écouté sans me couper, puis il a dit :
— Les gens confondent souvent être accueillis et avoir accès. Ce n’est pas pareil.
Ce n’était pas une grande phrase de film. Mais ça m’est resté.
Le dimanche soir, quand ses parents sont repartis, Mathieu s’est assis à côté de moi sans allumer la télé. Il avait passé le week-end à voir ce que je faisais d’habitude : prévoir les repas, trouver des draps propres, répondre poliment alors que je travaillais avec le bruit autour.
Il m’a dit qu’il n’avait pas réalisé que chaque visite me coûtait autant. Moi, j’ai reconnu que j’avais commencé à détester les appels de ma mère avant même qu’elle parle, et que ce n’était pas sain non plus.
On a écrit un message ensemble. Pas un roman. Quelque chose de simple : désormais, les visites devaient être prévues à l’avance ; pour dormir, on se mettait d’accord avant ; et nous ne pourrions plus recevoir plus de deux nuits, sauf situation particulière.
Les réactions ont été pénibles.
Ma mère a appelé en pleurant, pas longtemps, mais assez pour que je me sente horrible. Elle répétait qu’elle ne pensait pas être « de trop ». La sœur de Mathieu a répondu par un silence de trois semaines, puis par un message très froid : « Message reçu. » Son père a fait une blague sur le fait qu’il faudrait bientôt remplir un formulaire Cerfa pour boire un café chez nous.
Ça m’a fait mal. À Mathieu aussi. Pendant plusieurs jours, on s’est demandé si on avait été trop brutaux.
Mais ensuite, les choses se sont tassées. Pas parfaitement. Ma mère demande encore parfois : « Vous êtes sûrs que ça ne vous embête pas ? », avec un ton qui dit qu’elle est un peu blessée. La famille de Mathieu réserve parfois un hôtel, parfois elle vient seulement déjeuner. On accueille toujours du monde, mais on a le temps de préparer les choses, ou de dire non.
Samedi dernier, il y avait du vent sur le lac. Nous n’avions personne à recevoir. Mathieu faisait des crêpes, j’étais en chaussettes épaisses sur le canapé, avec mon ordinateur fermé pour une fois.
Son téléphone a vibré. Sa sœur demandait si elle pouvait passer le mois prochain, une seule nuit, avec les enfants.
Il m’a regardée avant de répondre.
J’ai dit :
— Oui. Le mois prochain, ça nous va.
Et il a envoyé ça, simplement. Pas de tension. Pas d’excuse. Juste une date à choisir.