« Je n’avais rien demandé » : l’héritage inattendu qui a détruit sa tranquillité
Je n’arrive plus à passer devant la porte du 3e étage sans ralentir.
Elle est vide depuis huit mois. Il y a encore l’ancienne étiquette avec écrit « S. Perrin » au-dessus de la sonnette, un peu jaunie. La gardienne m’a dit qu’elle finirait bien par l’enlever, mais personne ne l’a fait. Moi non plus je n’ose pas y toucher, alors que, techniquement, c’est devenu chez moi.
Je m’appelle Laurent, j’ai 52 ans, je conduis des bus à la RATP depuis presque vingt-cinq ans. Je vis seul à Montreuil depuis mon divorce. Ma fille, Emma, a 19 ans et elle est en BTS à Créteil. Elle vient certains week-ends, quand elle n’a pas trop de travail ou qu’elle n’a pas prévu de voir son copain. J’ai toujours fait attention à l’argent, mais ces dernières années, c’était serré. Le loyer, le crédit de la voiture que j’avais prise trop vite, la pension, les factures qui tombent toutes ensemble… Rien de dramatique, mais jamais de marge.
Madame Perrin habitait en face de chez moi depuis que je suis arrivé dans l’immeuble. Simone, en fait. Au début, elle m’impressionnait un peu. Elle avait cette façon sèche de dire bonjour, toujours bien habillée même pour descendre les poubelles, et elle se plaignait du bruit alors que l’immeuble est plutôt calme.
Puis un hiver, elle a glissé dans sa salle de bains. Elle n’avait pas de téléphone sur elle. C’est son chat qui miaulait derrière la porte depuis le matin. J’ai appelé les pompiers après avoir entendu du bruit bizarre dans le couloir. Elle s’était cassé le poignet et elle est restée quelques jours à l’hôpital.
Après ça, je lui ai proposé de lui faire quelques courses. Pas tous les jours. Juste quand je pouvais. Du lait, du pain de mie, ses compotes sans morceaux, le journal du dimanche. Elle me donnait un billet et vérifiait la monnaie à la pièce près. Ça me faisait sourire.
Avec le temps, elle a commencé à parler un peu. Elle avait perdu son mari depuis longtemps. Pas d’enfants. Un frère mort lui aussi, et des neveux qu’elle voyait, d’après elle, « aux enterrements et à Noël quand ça les arrangeait ».
Je ne sais pas si c’était vrai. Je les ai vus une ou deux fois, peut-être. Une femme brune, son neveu je suppose, et un homme plus jeune. Ils restaient rarement longtemps. Quand ils venaient, Simone devenait nerveuse. Elle me disait après :
— Ils veulent toujours savoir ce que j’ai mangé, si je prends mes médicaments, combien je paie de charges… Comme si j’étais déjà sous terre.
Je répondais que c’était peut-être de l’inquiétude. Je ne voulais pas alimenter ses rancœurs. Elle haussait les épaules.
Quand elle a commencé à perdre un peu la mémoire, j’ai appelé son médecin une fois parce qu’elle avait laissé le gaz ouvert. Je me suis aussi occupé de son chat pendant ses hospitalisations. J’aurais dû contacter davantage sa famille, peut-être. Je me le dis maintenant. Sur le moment, elle répétait qu’elle ne voulait déranger personne. Et moi, j’avais mes horaires décalés, ma vie, ma fatigue. Je n’étais pas son fils. Je ne voulais pas jouer à ça.
Elle est morte à l’hôpital, d’une infection après une opération. Je l’ai appris par la gardienne. J’ai eu un vrai chagrin, mais un chagrin un peu honteux, parce que je me sentais presque illégitime. Je n’étais qu’un voisin.
Trois semaines plus tard, un notaire de Vincennes m’a appelé.
Je pensais que c’était une arnaque. Il a dû me répéter son nom, me donner l’adresse de l’étude et me demander de venir avec une pièce d’identité. J’y suis allé pendant une journée de récupération, sans trop savoir pourquoi.
Simone avait fait un testament chez lui deux ans auparavant. Elle me léguait son appartement.
Un deux-pièces de 46 mètres carrés dans notre immeuble. Pas un palais, mais dans le coin, ça vaut une somme que je n’aurais jamais imaginé voir un jour sur mon compte.
Je n’ai pas tout compris pendant le rendez-vous. Le notaire parlait de testament olographe, de frais, d’acte de notoriété, du fait qu’elle n’avait ni enfant ni conjoint et qu’elle pouvait disposer de ses biens comme elle l’entendait. Moi, je regardais le dossier posé devant lui avec mon nom dessus.
Il y avait une lettre, écrite de sa main. Elle disait seulement : « À Laurent, parce qu’il m’a regardée comme une personne jusqu’à la fin. »
Je l’ai lue trois fois dans le RER. J’avais les yeux qui brûlaient. Et juste après, j’ai pensé au crédit de la voiture. Aux études d’Emma. Au fait que je pourrais vendre l’appartement, rembourser ce que je devais et respirer enfin.
C’est là que tout s’est sali.
Sa nièce m’a appelé. Elle avait eu mon numéro par le notaire, ce qui m’a mis mal à l’aise. Elle s’appelle Claire. Elle n’a pas crié. Franchement, j’aurais presque préféré qu’elle crie.
Elle m’a dit qu’elle ne comprenait pas. Qu’elle passait voir sa tante quand elle pouvait, qu’elle avait deux enfants, un travail prenant, une mère malade à gérer à côté. Elle m’a dit que Simone était difficile, qu’elle refusait souvent les visites, qu’elle pouvait être blessante. Puis elle a lâché :
— Vous savez, on comptait vendre l’appartement pour aider mon frère. Il est en procédure de divorce, il doit retrouver un logement.
Je n’ai rien su répondre. Ce « on comptait » m’a fait quelque chose. Pas de la colère, pas tout de suite. Plutôt une gêne immense, comme si j’avais pris une place qui ne m’était pas destinée.
Ensuite, les gens ont parlé. Pas tous, évidemment. Mais dans un immeuble, les choses vont vite. Une voisine m’a demandé, avec un sourire bizarre, si « ça payait bien, de rendre des services ». Un autre a dit devant moi que les personnes âgées étaient faciles à influencer quand elles étaient seules.
Ça, je l’ai très mal vécu. Parce que Simone n’était pas facile à influencer. Elle pouvait refuser une aide pour une boîte de thon mal achetée. Elle savait parfaitement me dire non. Et je n’ai jamais demandé un centime.
Mais je comprends aussi Claire. Quand je pense à Emma, je me dis que, si une inconnue avait reçu ce qui devait revenir à ma fille, j’aurais eu du mal à être généreux. Même si légalement, ce n’était pas « dû ».
J’ai envisagé de renoncer. Puis je me suis renseigné et j’ai compris que, si je renonçais, ça ne réglerait pas forcément tout simplement, qu’il y aurait des démarches, des frais déjà engagés, et surtout que je ne pouvais pas faire comme si cette décision n’avait aucune importance pour moi.
J’ai aussi pensé à vendre et à donner une partie à Claire et à son frère. Mais combien ? Pourquoi cette somme-là plutôt qu’une autre ? Et est-ce que ce serait un geste honnête ou juste une façon d’acheter ma tranquillité ?
Emma m’a dit de ne pas laisser les autres décider à ma place. Elle avait les larmes aux yeux quand elle me l’a dit, ce qui m’a encore plus remué. Elle sait très bien ce que cet héritage pourrait changer pour nous. Elle sait aussi que je ne dors plus correctement depuis.
Pour l’instant, j’ai accepté la succession. L’appartement est vide, à part quelques meubles, le chat que sa nièce a finalement récupéré, et une odeur de cire froide qui reste dans l’entrée.
Je paie les charges, l’assurance, les petits travaux urgents. Je n’ai pas mis l’appartement en vente. Je ne l’ai pas loué non plus. Chaque mois, ça me coûte de l’argent que je n’ai pas vraiment, ce qui est absurde.
Claire ne me contacte plus. Son frère non plus. Je ne sais pas s’ils vont contester, même si le notaire m’a dit que le testament semblait clair. Je ne sais pas non plus si je serais soulagé ou terrifié s’ils le faisaient.
Hier, en rentrant de mon service, j’ai trouvé un prospectus coincé sous la porte de Simone : « Estimation gratuite de votre bien ».
Je l’ai ramassé, je l’ai plié en quatre et je l’ai gardé dans ma poche toute la soirée. Je n’ai toujours pas décidé quoi en faire.